Pour le Dr Anne Raynaud, « il est contre-productif de mettre l’élève en situation d’échec. Il a besoin de se sentir soutenu. » Image : Getty

Qu’est-ce qui a amené la pédopsychiatre que vous êtes à écrire ce livre sur le comportement des enfants à l’école ? 

Mon intention était de soutenir tous ceux qui prennent soin des enfants. Les parents bien sûr, mais aussi les enseignants, les professionnels du périscolaire… Chacun est pris aujourd’hui dans des difficultés importantes, souvent sans disposer des clés de compréhension nécessaires. 

L’écriture de ce livre est-elle liée à l’augmentation des consultations pour des troubles du comportement ? 

Oui, clairement. Je reçois de plus en plus d’enfants et de jeunes orientés pour des difficultés de comportement qui traduisent en réalité une dégradation de leur santé psychologique. Quand je rencontre ces enfants, ils parlent beaucoup de l’école et de ce qui y est difficile pour eux. 
Je rencontre également des parents qui ne savent plus comment faire face aux attendus scolaires ni comment comprendre ce que leur enfant vit à l’école. Enfin, j’ai la chance de travailler directement avec des équipes éducatives. Et là aussi, je vois des professionnels en grande difficulté parce que ces comportements bousculent leurs objectifs pédagogiques et l’organisation de la classe. L’idée du livre était donc de croiser ces trois regards et d’apporter un éclairage commun. 

Quels sont aujourd’hui les profils d’enfants qui interrogent le plus les enseignants ? 

On retrouve principalement deux grands profils. Le plus visible est celui des enfants très bruyants qui sont agités, parfois agressifs, rapidement étiquetés comme violents ou perturbateurs. Souvent ils n’entrent pas dans les apprentissages et peuvent être agressifs envers eux-mêmes ou les autres. 
À l’inverse, il y a les enfants très discrets, presque enfermés dans leur monde. Tant qu’ils ne font pas de bruit, ils passent plus facilement sous les radars, mais eux aussi posent question. Les enseignants ont du mal à les mobiliser et se sentent tout aussi démunis. 

Comment expliquer cette augmentation des difficultés observées à l’école ? 

Il y a plusieurs facteurs. La famille, qui est au cœur de notre société, a beaucoup évolué avec des séparations, des recompositions, de nouvelles formes familiales… Ces changements peuvent générer chez certains enfants un sentiment d’insécurité. 
Mais il y a aussi des choix éducatifs et institutionnels. Je pense par exemple au « Plan Maternelle » et à l’abaissement de l’âge de l’instruction obligatoire, avec l’introduction très précoce des apprentissages fondamentaux. Pour certains enfants, c’est une source d’insécurité supplémentaire. 
Mon analyse s’appuie beaucoup sur la théorie de l’attachement. Elle démontre comment l’insécurité ressentie par l’enfant s’exprime à travers ses comportements. 

En quoi la théorie de l’attachement éclaire-t-elle les difficultés scolaires ? 

On continue à parler de « théorie » par habitude, mais c’est un modèle largement validé scientifiquement. Depuis les travaux de John Bowlby dans les années 1960, de très nombreuses recherches ont confirmé ces mécanismes : lorsqu’un individu se sent menacé ou en insécurité, il développe des comportements de protection. Et surtout, lorsque la peur est présente, les capacités d’exploration sont inhibées. On ne peut pas, en même temps, tenter de réguler sa peur et explorer ce que l’environnement propose, par exemple les apprentissages scolaires. 

Cela signifie qu’un enfant doit d’abord se sentir en sécurité pour apprendre ? 

Absolument. L’exploration ne concerne pas seulement les apprentissages scolaires. Elle inclut aussi le sommeil, l’alimentation, le langage, les relations aux autres, la découverte de ses émotions, le développement psychomoteur, l’intégration des règles de vie en société… Tout cela n’est possible que si l’enfant se sent en sécurité. 
Le problème, c’est que cette notion reste souvent floue. On la réduit parfois à des éléments matériels ou organisationnels, alors qu’elle repose sur trois piliers essentiels : la cohérence, la prévisibilité et la chaleur de l’environnement. Or, dans le quotidien scolaire, un enfant peut passer par de nombreux adultes, des espaces variés, sans toujours savoir qui viendra le chercher le soir. Cette absence de continuité peut suffire à générer un sentiment d’insécurité. 

Face à des enfants perturbateurs ou agressifs, quelle marge de manœuvre ont les enseignants ? 

Les enseignants sont eux-mêmes soumis à une forte pression avec des programmes exigeants et des attentes parfois déconnectées du développement réel des enfants. Ils peuvent donc se sentir menacés à leur tour.  
Avant de proposer des outils, il est essentiel de comprendre ce qui se joue pour chacun. Quand les enseignants prennent conscience de ce que vit l’enfant, leur posture change souvent et cela peut suffire à enclencher un cercle vertueux. 

Concrètement, y a-t-il des attitudes ou des mots à privilégier à l’accueil ? 

Oui. La théorie de l’attachement nous montre que commencer par quelque chose de menaçant, en montrant ce qui ne va pas, déclenche immédiatement la peur. À l’inverse, débuter par ce que j’appelle un « confetti positif » permet la rencontre. Ça peut être un compliment, un mot qui reconnaît l’enfant. C’est valable à tous les âges. Même en consultation, je ne dis plus « Vous venez pour quoi ? », mais « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». Le message envoyé n’est pas le même. 

Comment mobiliser ces enfants dans les apprentissages sans les mettre en échec ? 

La priorité reste la sécurité. Cela peut passer par de petits ajustements comme mettre l’enfant à côté d’un camarade rassurant, par exemple. Ensuite, je conseille de s’appuyer sur les centres d’intérêt de l’enfant et sur une pédagogie ludique, surtout en maternelle, de séquencer les tâches au lieu de présenter une page entière à un enfant en difficulté. Il est contre-productif de mettre l’élève en situation d’échec. Il a besoin de se sentir soutenu. 

Faut-il sanctionner un enfant qui perturbe la classe ? 

Tout n’est pas acceptable, bien sûr, mais la réponse éducative doit avoir du sens. Critiquer devant le reste de la classe le comportement d’un élève est extrêmement menaçant et aggrave les difficultés. 
Il est parfois nécessaire d’extraire l’enfant du groupe. Mais plutôt que de l’envisager comme une exclusion, mieux vaut lui désigner un espace pour réorganiser ses émotions dans la perspective d’un retour en classe. 

Les parents ont-ils aussi un rôle à jouer dans cette dynamique ? 

Bien sûr ! Ceux que je rencontre aspirent à être en lien avec l’enseignant et à construire une relation de confiance. Mais lorsque les échanges se font uniquement sur le registre du négatif, parfois devant les autres parents, cette confiance est fragilisée. 
La pression scolaire déborde souvent à la maison, notamment à travers les devoirs, et renforce l’insécurité. La coéducation ne peut fonctionner que si chacun comprend la réalité et la charge de l’autre. Et c’est à partir de là que l’on peut construire une relation de confiance et trouver des réponses ensemble.