Si les enseignants approuvent cette consigne ministérielle, ils déplorent un calendrier inadapté. Image : Getty

« Les élèves qui rendent des copies mal rédigées ne peuvent pas avoir le bac. Ce serait leur mentir sur leur niveau ». La récente déclaration du ministre de l’Éducation nationale a suscité de nombreuses réactions. Sur le principe, les enseignants sont plutôt d’accord. Tous constatent des difficultés d’expression écrite dans leurs disciplines. « Les élèves de CM2 font aujourd’hui beaucoup plus de fautes qu’il y a quelques décennies et, au lycée, nous voyons les conséquences de cet effondrement. Chaque rentrée, nous découvrons des classes de seconde dont le niveau nous semble alarmant. Puis l’année suivante, nous avons le sentiment que la situation s’est encore aggravée », déclare Sophie Leguen, professeure de lettres modernes à Aix-en-Provence.

Des copies parfois incompréhensibles

La compréhension des énoncés pose problème tout comme la production des écrits. « Beaucoup d’élèves ne savent plus construire une phrase correctement, utiliser la ponctuation ou organiser leurs idées. Lorsque je corrige certaines copies, je dois d’abord les déchiffrer avant même de pouvoir les évaluer », poursuit Sophie Leguen. Ces difficultés apparaissent de manière évidente dans les matières littéraires mais pas seulement. Salim Brigui, professeur de mathématiques à Lille, constate également ces lacunes. Selon lui, certaines erreurs attribuées à des erreurs de calcul sont en fait dues à une mauvaise compréhension de la consigne. « Il est difficile d’être contre cette réforme dans la mesure où un élève maîtrisant l’orthographe et faisant l’effort de présenter une copie lisible et rigoureuse doit être valorisé par rapport à une copie qui l’est moins », estime-t-il. « Accorder 1 ou 2 points sur 20 me paraît utile pour obliger les élèves à soigner l’écrit. Certaines copies sont parfois incompréhensibles. En SVT, l’argumentation doit être correcte. Si les phrases n’ont pas de sens, il est délicat d’accorder les points », acquiesce Louisa Simon, enseignante de SVT au lycée Sasserno à Nice. 

Une dévalorisation du bac

Pour Charles-Etienne Millon, professeur agrégé de lettres dans un lycée de Marseille, la question dépasse celle de l’orthographe, elle remet en cause la valeur d’un baccalauréat décerné à des lycéens qui ne maîtrisent pas la langue. « On laisse entendre aux élèves que le bac garantit l’accès aux études supérieures. Les taux de réussite sont devenus tellement élevés que le diplôme ne reflète plus toujours le niveau réel des candidats », confie-t-il. L’enseignant accompagne chaque année des lycéens qui se dirigent vers l’université et observe que certains arrivent dans des filières exigeantes, notamment en psychologie ou en droit, sans avoir les bases nécessaires pour y réussir. Cette exigence envers la maîtrise de la langue pourrait donc participer à revaloriser le bac et éviter des désillusions dans les études supérieures.

Bac : une harmonisation des notes trop généreuse ?

Depuis plusieurs années, de nombreux enseignants dénoncent un assouplissement des exigences lors des examens nationaux. Lors des corrections du brevet ou du bac, les jurys procèdent à des harmonisations destinées à limiter les écarts de notation entre correcteurs. « On nous encourage à valoriser ce qui est réussi, à aller chercher les points, même lorsque la copie présente des faiblesses importantes de structure ou d’expression », explique Charles-Etienne Millon. Les enseignants qui corrigent plus sévèrement peuvent être amenés à justifier leurs notations ou à les revoir à la hausse. La raison de cette bienveillance ? Selon l’enseignant de lettres, c’est « probablement l’envie des divers gouvernements d’amener davantage d’élèves vers l’enseignement supérieur. L’intention est louable mais elle a aussi conduit à relâcher les exigences ».

Beaucoup d’enseignants ont découvert les déclarations ministérielles par voie de presse et attendent les réunions d’harmonisation pour connaître les consignes. « Que signifie exactement apprécier le « niveau de qualité globale de la copie » ? Sur quels critères communs, justes et objectivables faudrait-il s’appuyer ? », s’interroge pour sa part Mickaël Bertrand, professeur d’histoire-géographie et EMC au lycée international Charles de Gaulle à Dijon.

Une annonce jugée trop tardive

Si les enseignants approuvent majoritairement cet objectif, plusieurs s’interrogent sur le calendrier choisi. Dans sa circulaire publiée le 26 mars dernier, le ministre indique que les épreuves du DNB et du baccalauréat prennent en compte, dans leur notation, « la qualité rédactionnelle : orthographe, syntaxe, grammaire, clarté de la langue et lisibilité du propos ». Difficile d’y préparer convenablement les élèves à quelques semaines des examens. « Si cette exigence avait été formulée un an plus tôt, les établissements auraient pu mettre en place des dispositifs adaptés, les enseignants auraient pu préparer davantage les élèves. À deux mois des épreuves, l’impact sera forcément limité », estime Charles-Etienne Millon.

En réalité, une note de service du 25 août 2025 précisait déjà : « toute copie dont la lecture serait jugée incompréhensible doit se voir attribuer une note inférieure à la moyenne » et d’ajouter « la situation particulière des candidats bénéficiant d’un aménagement ou adaptation doit naturellement être prise en compte ».

Visiblement, cette note de service n’a pas fait le tour des établissements. Charles-Etienne Millon rappelle que, en français, l’orthographe, la syntaxe et l’expression sont déjà prises en compte dans les corrections, même si les pénalités sont appliquées avec une certaine souplesse. Ce qui serait problématique, selon lui, ce serait de changer brutalement les critères de notation. Sophie Leguen partage son inquiétude : « Les élèves passent depuis des années dans un système où l’orthographe et l’expression écrite ont été relativement peu valorisées. Et, au dernier moment, on leur annonce qu’elles pourraient être davantage sanctionnées. Cela ne peut que renforcer leur stress ».

Un problème ancien et profondément ancré

Deux mois ou un an, dans tous les cas, le délai paraît court pour améliorer efficacement la pratique de la langue. « Dans mes classes, seule une minorité d’élèves maîtrise véritablement les bases de la langue écrite. Nous sommes régulièrement contraints de reprendre au lycée des notions grammaticales qui devraient être acquises depuis longtemps », ajoute Sophie Leguen.
Plutôt que de stigmatiser ou sanctionner les élèves lors des examens, il faudrait s’attaquer aux causes, selon les enseignants sondés, mettre en place des moyens pédagogiques adaptés, avec des groupes réduits ou accorder une plus grande place à l’écriture dans toutes les disciplines, et consacrer davantage de temps aux apprentissages fondamentaux. Par ailleurs, cette réflexion « doit également prendre en compte un enjeu majeur : le risque d’aggraver encore les inégalités socio-scolaires, déjà très préoccupantes dans notre système éducatif », estime l’enseignant d’histoire-géographie Mickaël Bertrand. Mais celui-ci reste optimiste. Il constate que « beaucoup d’élèves accordent peu d’attention à ces compétences parce qu’ils ont bien compris qu’elles sont assez peu valorisées dans leur parcours scolaire. Si les attentes devenaient plus claires, plus cohérentes et mieux partagées, je pense qu’ils seraient capables de s’y adapter rapidement ».

Sophie Leguen ne croit pas à un changement radical des notes cette année. « En revanche, cette ambition pourrait annoncer un retour progressif à davantage d’exigence dans les années à venir », conclut-elle.