Vincent Magne

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis professeur de lettres-histoire depuis 22 ans. J’enseigne depuis 2007 au lycée polyvalent Marie de Champagne à Troyes (Aube). Celui-ci compte une section d’enseignement général, une section technologique et une section professionnelle. Je suis, par ailleurs, responsable LP de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. Enfin, je gère les comptes Twitter de l’APHG LP et APHG Champagne-Ardenne . Ceux-ci ne sont pas des comptes d’opinions ou de débats, mais des relais de communications institutionnelles : conférences, colloques, articles, sorties d’ouvrages… 

Le 17 novembre, les personnels de LP étaient de nouveau en grève pour contester la future réforme. Quel est votre regard sur celle-ci ? 

La mobilisation est incontestablement plus forte que lors de la précédente réforme de 2018, car ce qui s’annonce nous inquiète beaucoup. Il y a une telle promotion des stages et de l’apprentissage qu’on ne voit pas comment il sera encore possible de garantir les enseignements généraux. Depuis la réforme Blanquer, le cœur du métier a fondu. En 2022, un professeur de lettres-histoire peut devoir consacrer la moitié de son temps à l’accompagnement personnalisé, aux sessions en co-intervention, au module d’insertion professionnelle, au chef-d’œuvre … Des dispositifs innovants qui, selon moi, n’ont pas tous fait preuve de leur efficacité.

Lors de la création du bac pro en 1985 et jusqu’en 2009 (année où le cursus est passé de 4 ans à 3 ans) l’objectif restait d’élever le niveau des élèves. Aujourd’hui, on nous demande toujours de permettre aux lycéens de poursuivre dans le supérieur, mais en nous retirant les moyens de les y amener. Un élève de bac pro n’a plus qu’une 1 h 30 de français en seconde, 1 h en première, 1 h 15 en terminale. Même les meilleurs et les plus motivés de nos élèves n’ont pas le temps d’apprendre à faire de bonnes dissertations, ils manquent de culture générale, ont du mal à organiser et exprimer leurs idées… Alors bien sûr, leur taux d’échec en BTS est élevé, mais à qui la faute ? Et pourtant, depuis des années, les ministres qui se succèdent justifient la diminution du nombre d’heures des matières disciplinaires par ces échecs. C’est une spirale infernale.

La réforme prévoit de passer de 22 semaines de stage à 33 semaines sur les trois ans du cursus et cela vous fait particulièrement bondir.

En effet. Les lycées professionnels ont une double mission : permettre d’acquérir des compétences professionnelles et former des citoyens. Cette dernière dimension est de plus en plus niée. La logique de cette réforme est une logique comptable vis-à-vis de l’emploi. « D’un côté, les entreprises ont des besoins, de l’autre côté il existe une main d’œuvre à former sur place : faisons-les se rencontrer ! ». C’est un retour à une forme de paternalisme tel qu’on le connaissait au XIXe siècle. D’autant que la réforme vise l’adéquationnisme aux besoins économiques locaux. Ainsi parce qu’il y a chez moi, dans l’Aube, des entreprises textiles, nous devrions former des lycéens à ces savoirs parfois malgré eux. Et quid de l’élève qui, demain, ira vivre dans une autre région dénuée d’industries textiles ? Mon propos pourra sembler exagéré à certains de vos lecteurs. Pourtant dans un article du Monde, le 30 juillet dernier, le vice-président de la Confédération des petites et moyennes entreprises regrettait, je cite, qu’une « partie des enseignants adoptent une posture défensive, au nom de l’idée qu’ils sont là pour former des citoyens et non pas pour se placer au service des patrons ». Or non, ce n’est pas la place d’un élève de 15 ou 16 ans d’être au service de patrons. Par ailleurs, aussi bon un entrepreneur soit-il, cela n’en fait pas, pour autant, un bon pédagogue. La plupart des entreprises qui prennent un apprenti attendent de lui une forme d’efficacité. C’est compréhensible et c’est bien pour cela qu’il y a davantage d’apprentissages post-bac que pré-bac. Or nous avons déjà de plus en plus de mal à placer nos élèves, car les maîtres de stage constatent que beaucoup sont trop jeunes et n’ont pas les codes minimum pour être à l’aise en entreprise. Certes, il y a quelques professions qui sont historiquement très tournées vers l’apprentissage et pour lesquelles faire plus de stages pourrait se révéler pertinent (coiffeur, boulanger…). Mais cela ne devrait en aucun cas être la norme pour nos élèves qui, ne l’oublions pas, sont mineurs.

Vous sentez-vous écouté ?

Non, absolument pas. D’ailleurs, à l’heure où nous nous parlons, la ministre ne s’est toujours pas adressée personnellement aux enseignants de LP. Elle a, par contre, communiqué sur le lancement des groupes de travail constitués pour élaborer les contours de la réforme et j’ai constaté que la question de la place de l’enseignement général n’est annoncée dans aucun de ceux-ci. Nous ignorons toujours de qui seront constitués ces groupes ; nous connaissons seulement les noms des recteurs qui les piloteront.

Je déplore aussi que le sort des enseignants de lycées pros et de leurs élèves n’intéresse pas les autres professeurs. Nos grèves n’ont eu aucun relais, aucun écho, chez eux. Ils s’en moquent ! Bien sûr, les autres filières ont, elles aussi, bien des raisons de se plaindre. Mais qui va se battre pour les lycées professionnels si même nos collègues nous ignorent ? Pourtant les enjeux autour dépassent nos établissements, c’est une question de société, d’égalité et de justice. D’autant que beaucoup des élèves sont néo-arrivants ou ont des parents installés en France il y a peu de temps. Je le répète, notre mission c’est de faire d’eux des citoyens et des professionnels. Pas de la main-d’œuvre gratuite à disposition des entreprises ! Cela devrait questionner chacun d’entre nous.

Dans ce contexte, comment sont perçus l’histoire-géographie, les lettres et les matières disciplinaires en général, par vos élèves ?

Ceux-ci arrivent souvent en lycée pro par défaut. Et il faut bien reconnaître que la plupart d’entre eux ont un rapport aux disciplines et au travail qu’elles demandent assez… distendu. Il ne faut pas se voiler la face, dans beaucoup d’établissements on fait plus de social que d’éducatif. L’histoire reste une matière qui les intéresse davantage que d’autres. Mais dès lors qu’il s’agit d’apprendre, d’analyser, de fournir un travail « scolaire », les difficultés ou les refus de s’investir sont manifestes. D’ailleurs, beaucoup d’élèves ont de grandes difficultés avec la temporalité des événements. Leur rapport au temps est souvent très déficient : la Seconde Guerre mondiale ou Louis XIV c’est pour eux la même chose ; je caricature à peine. Cependant, je n’aurai peu ou prou que 8 h pour traiter chaque chapitre du programme. Pour vous donner un exemple, il me faut, en 8 heures, aborder la guerre froide, la décolonisation et la construction de l’Europe et le monde après 1990, qui constituent les thèmes du chapitre : « Le jeu de puissance dans les relations internationales depuis 1945″. J’ai pour ambition de donner à mes élèves une forme d’appétence à se tenir informé. Je cherche à leur donner des clefs pour ne pas s’exclure de la compréhension de la marche du monde. Malheureusement, les enseignants des matières disciplinaires et tout particulièrement les professeurs de lettres-histoire, se prennent de plein fouet le choc des réseaux sociaux. Personnellement, cela ne m’est pas arrivé souvent, mais on sait que les remises en cause de nos enseignements sont de plus en plus fréquentes. Notre place de professeur, nos savoirs, notre culture générale… ne représentent plus grand-chose par rapport à ce qu’ils regardent sur les réseaux sociaux. Le problème que nous rencontrons n’est pas vraiment la remise en cause de nos propos, c’est d’abord le fait que nos élèves ne s’informent pas. Ils « voient passer des choses » sur TikTok, Snapchat Instagram et cela forme leur petite bulle informationnelle dont ils ne sortent pas. Il s’agit de leur seule référence et toute information, toute communication, qui n’est pas issue de cette bulle ne les intéresse pas, qu’il s’agisse de nos cours ou de toute autre chose. Voilà, ce qui me préoccupe le plus.  

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