L’Association des professeurs d’histoire-géographie a déposé une motion pour alerter sur le mauvais usage de l’IA dans sa discipline. Entretien avec son secrétaire général adjoint. Image : Getty

Pourquoi l’Association des professeurs d’histoire-géographie a-t-elle décidé de prendre position sur l’usage de l’IA ?

Comme dans toutes les disciplines, les discussions se sont multipliées autour de l’IA. Les élèves l’utilisent beaucoup et les enseignants s’interrogent de plus en plus, notamment sur la création de documents par l’IA. Certains imaginent pouvoir générer un « document idéal » pour une évaluation. Or, avec notre regard d’historiens et de géographes, cette position n’est pas acceptable. Notre enseignement repose sur l’attention aux sources, à leur nature, à leur contexte et sur la formation de l’esprit critique.

L’histoire-géographie est-elle plus concernée que d’autres disciplines ?

Je ne dirais pas « plus », mais différemment. Prenons l’exemple de l’appel du 18 juin 1940. On a le texte mais il n’existe aucun enregistrement sonore de cet appel. Le Monde a récemment reconstitué la voix du général De Gaulle grâce à l’IA. C’est un exercice qui peut être amusant, mais il ne peut pas être utilisé comme un document historique. Au contraire, on peut faire réfléchir les élèves au fait qu’on n’ait aucun enregistrement pour leur montrer qu’à l’époque cet appel n’est pas considéré comme si important que ça par les autorités britanniques ou la BBC qui transmet l’appel.
En histoire, on travaille sur la complexité des documents, sur leur matérialité, sur le temps dans lequel ils ont été produits. Une charte médiévale, ce n’est pas un article de presse contemporain. L’IA risque d’effacer cette complexité.

Ces dérives sont-elles déjà visibles dans les classes ?

Elles restent marginales mais il nous semblait important de réagir tôt. L’objectif n’est pas de rejeter l’IA. Elle existe, elle s’impose, et il serait absurde de faire comme si elle n’existait pas. Le vrai enjeu est un usage raisonné, aussi bien pour les enseignants que pour les élèves.

Quel peut être un usage pertinent de l’IA en classe ?

L’IA, par exemple, peut être pertinente pour le traitement de données statistiques car elle peut faire gagner du temps. Mais encore faut-il savoir ce que l’on lui demande et ce que l’on attend du résultat. Notre rôle, c’est aussi de former à l’éducation aux médias et à l’information. Les images générées par l’IA peuvent être trompeuses en histoire, en géographie ou en géopolitique. Les élèves doivent apprendre à questionner ce qu’ils voient, à développer leur esprit critique.
Les études montrent d’ailleurs que l’usage de l’IA varie selon le profil scolaire. Les élèves en difficulté l’utilisent souvent pour faire à leur place et n’en tirent donc pas de bénéfice réel. Ceux qui réussissent mieux s’en servent plutôt pour interroger, reformuler, réviser. Cela confirme que notre rôle est d’accompagner, pas de laisser faire. Outre la sensibilisation à la pertinence de l’outil, il y a aussi une réflexion à mener sur ce que l’on fait de l’IA et les conséquences que cela engendre au niveau économique et environnemental . Est-il pertinent de demander à une IA une question basique plutôt qu’à un moteur de recherche ou à soi-même ?

Comment travaillez-vous concrètement cela avec vos élèves ?

Un élève m’a montré ce que l’IA lui proposait pour réviser une épreuve de spécialité HGGSP (histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques, Ndlr) du bac. Nous avons analysé ensemble les points justes et les éléments discutables. C’est exactement ce travail critique qu’il faut développer. L’IA n’est pas neutre. Elle produit souvent une pensée standardisée, peu nuancée. Or, notre objectif est de former à la complexité. Certaines études montrent même une baisse de performances cognitives chez les utilisateurs intensifs de l’IA générative. Cela doit nous alerter : notre mission est de développer les capacités intellectuelles des élèves, pas de les déléguer. Sinon qui assurera le développement futur de la recherche, de la connaissance ?

La charte de l’Éducation nationale sur l’IA est-elle suffisante ?

La charte est utile mais le vrai enjeu est la formation. Beaucoup d’enseignants se sentent dépassés par leurs élèves. Or, se sentir dépassé, c’est souvent percevoir l’outil comme dangereux. Il vaut mieux comprendre son fonctionnement pour pouvoir en montrer les atouts et les limites. Nous avons connu la même chose avec Wikipédia. Aujourd’hui, on l’utilise, mais avec un regard critique.

Vous plaidez donc pour une formation renforcée ?

Oui, en formation initiale et continue. Une formation qui explique le fonctionnement de l’IA mais aussi ses usages spécifiques selon les disciplines. L’IA ne s’utilise pas de la même manière en mathématiques, en français ou en histoire-géographie. Des formations existent mais elles restent insuffisantes. Il faut du temps, de la pratique, et une réflexion professionnelle collective.

La motion de l’APHG au sujet de l’IA commence-t-elle à produire des effets ?

Elle est très récente. Elle a été publiée mi-décembre, donc les retours sont encore limités. Mais elle était attendue par beaucoup de nos adhérents. Notre objectif était surtout de rappeler les fondements de notre enseignement : le travail sur des sources fiables et la formation de l’esprit critique.