
Vous travaillez depuis longtemps sur les questions de décrochage scolaire. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au travail rémunéré des lycéens ?
Je travaille en effet sur le décrochage scolaire, l’orientation et les politiques publiques qui y sont liées. Lors de travaux comparatifs menés entre la France, l’Italie et le Québec, j’ai observé qu’au Québec, la question du cumul entre études et travail était très présente dans la recherche, et identifiée comme un facteur de risque réel dans le décrochage scolaire.
De retour en France, j’ai découvert qu’il n’y avait quasiment aucune recherche récente sur cette question alors que le travail étudiant, lui, est très documenté.
C’est ce manque de données qui vous a conduit à lancer cette étude ?
Exactement. J’ai proposé un projet de recherche qui a été accepté et financé par l’Agence Nationale de la Recherche. Ce projet réunit le laboratoire d’économie et de sociologie du travail à Aix-en-Provence, le centre Émile Durkheim à Bordeaux et le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications, ndlr). Nous avons constitué une équipe pluridisciplinaire, avec des sociologues, économistes, politistes, juristes et géographes.
Quel était l’objectif de l’étude ?
L’objectif initial était de vérifier si le phénomène existait réellement, de le mesurer, de comprendre pourquoi les élèves travaillent, comment ils utilisent cet argent, et quels effets cela peut avoir sur leur scolarité, leur quotidien…
Comment l’enquête a-t-elle été menée ?
Nous avons mené une démarche quantitative avec un questionnaire diffusé à grande échelle dans trois académies (Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nouvelle-Aquitaine et La Réunion), avec le soutien des rectorats. Nous avons réalisé deux vagues d’enquête en 2025. Au total, 110 établissements ont participé, ce qui nous a permis de recueillir 15 000 questionnaires d’élèves.
Nous avons également mené une enquête qualitative fondée sur près de 250 entretiens avec des lycéens et un peu plus de 130 entretiens avec des personnels d’établissement (chefs d’établissement, CPE, enseignants, infirmières scolaires, psychologues de l’Éducation nationale, assistants d’éducation). Cela nous donne une base statistique particulièrement robuste.
Les premiers résultats montrent qu’un quart des lycéens travaillent en parallèle de leurs études. Ce chiffre vous a-t-il surpris ?
Pas vraiment. Dès nos premières visites dans les établissements, nous avons compris que le phénomène était massif. Quand nous passions dans les classes pour présenter le projet et solliciter des volontaires, il n’était pas rare de voir cinq, six ou sept élèves concernés lever la main. Les enseignants étaient souvent surpris par cette ampleur.
Aujourd’hui, avec l’ensemble des données collectées, nous constatons en fait que 24 % des lycéens travaillent pendant les semaines scolaires, le soir ou le week-end. Si l’on inclut aussi les petites vacances, on atteint 32 % de l’ensemble des élèves.
Ce phénomène existe-t-il dans toutes les filières ?
Oui. Il est légèrement plus marqué dans les lycées professionnels, avec environ cinq points de plus, mais il concerne aussi les lycées généraux et technologiques, quels que soient les milieux sociaux des établissements.
Quels profils de jeunes sont concernés ?
Pour certains élèves issus de familles modestes, le travail répond à une nécessité économique pour équilibrer le budget familial. Mais ce n’est pas la seule motivation. Beaucoup de jeunes veulent être autonomes pour financer leurs dépenses, gérer leur propre argent, se sentir plus indépendants… D’ailleurs, ces élèves reçoivent déjà souvent de l’argent de poche de leurs parents. Pourtant, ils tiennent à travailler, et l’argent qu’ils gagnent eux-mêmes a, à leurs yeux, une valeur particulière.
À partir de quel âge commencent-ils à travailler ?
C’est l’un des résultats les plus marquants : 70 % des jeunes concernés disent avoir commencé à travailler entre 14 et 16 ans. Cela signifie que, pour beaucoup, l’entrée dans le travail se fait dès le collège.
On observe aussi que certaines évolutions sociales jouent un rôle. Le fait, par exemple, d’avoir abaissé l’âge du passage du permis de conduire a contribué à avancer le moment où certains jeunes cherchent à gagner de l’argent.
Quels types d’activités exercent-ils ?
Les situations sont extrêmement variées. Nous avons pris en compte toutes les activités donnant lieu à une contrepartie, qu’elle soit financière ou en nature (l’étude exclut l’alternance et l’apprentissage de son champ d’investigation, Ndlr). Il s’agit souvent d’activités classiques comme le baby-sitting ou les travaux à domicile. Mais il y a aussi la restauration rapide, les commerces de proximité, l’animation en centre de loisirs, la vente de produits en ligne. Dans les zones rurales, on trouve également des tâches agricoles.
À partir de quand ce cumul lycée-emploi devient-il problématique ?
La littérature internationale indique qu’au-delà de 12 à 15 heures de travail par semaine, la conciliation avec les études devient plus difficile. Or, notre enquête montre que 48 % des lycéens qui travaillent déclarent dépasser 10 heures hebdomadaires. Si l’on extrapole à l’ensemble des lycéens en France, cela représenterait entre 500 000 et 700 000 jeunes concernés. On est donc face à un enjeu majeur.
Quelles conséquences observez-vous sur leur scolarité ?
Les effets sont ambivalents. Du côté positif, beaucoup de jeunes acquièrent des compétences psychosociales très précieuses : relation avec des adultes, gestion du temps, sens des responsabilités, aisance à l’oral, adaptation à des codes professionnels et vestimentaires… Les personnels que nous avons interrogés parlent souvent d’élèves particulièrement matures.
Mais il existe aussi des effets négatifs très nets, à commencer par la fatigue. C’est d’ailleurs souvent lorsqu’un élève semble épuisé et moins attentif, que les équipes éducatives apprennent la situation. Cet épuisement, mais aussi des opportunités professionnelles comme la signature d’un contrat de travail, peuvent conduire au décrochage scolaire.
Vous dites que les établissements n’ont pas conscience de l’ampleur du phénomène…
Pas suffisamment, et c’est l’un des enseignements majeurs de cette recherche. Le travail rémunéré des lycéens reste largement invisible dans les établissements. Les équipes ne sont pas toujours informées, parfois parce que les élèves n’en parlent pas ou que le sujet n’est pas abordé.
Il serait bon que cette réalité soit davantage prise en compte dans le suivi éducatif des élèves, non pas pour stigmatiser le travail, mais pour mieux en mesurer les effets et accompagner les situations les plus fragiles.
Un dernier point que vous souhaitez souligner ?
Oui. Cette enquête a aussi mis en lumière le rapport très sérieux que les jeunes entretiennent avec le travail, contrairement à certains discours qui laissent entendre qu’ils seraient peu investis. Et généralement, ils ne travaillent pas pour financer une consommation immédiate. Très souvent, ils mettent de l’argent de côté pour leurs études supérieures, pour passer le permis de conduire, acheter un véhicule…








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