
Vous êtes engagée au sein d’un groupe de travail du Conseil scientifique de l’éducation nationale (CSEN). Pouvez-vous nous en dire plus sur celui-ci ?
J’ai été invitée en 2018 par Stanislas Dehaene, le président du CSEN, à constituer et à animer un groupe de travail dédié à la métacognition et à la confiance en soi. Notre groupe réunit une trentaine de personnes, même si elles ne sont pas toutes présentes à chaque réunion. Les profils y sont variés : formateurs, inspecteurs, enseignants de terrain… Chacun apporte ses propositions, ses expérimentations et interrogations. Notre objectif est de faire le lien entre les connaissances théoriques et les pratiques de classe, en restant attentifs à la littérature scientifique internationale. Nous sommes, en effet, convaincus que pour améliorer les apprentissages, il faut transformer les façons d’enseigner.
L’un des thèmes abordés dans vos travaux, et sur lequel vous avez publié des préconisations, concerne l’évaluation. Pourquoi est-il si difficile, pour les enseignants, d’évaluer les élèves sans les décourager ?
L’évaluation est une difficulté majeure pour les enseignants comme pour les élèves. D’abord parce qu’évaluer suppose de choisir des tâches réellement représentatives de ce que l’on veut mesurer. Mais surtout parce que l’évaluation devrait être profitable à l’élève : elle devrait lui apprendre quelque chose, l’aider à progresser, et non le démotiver. C’est pour cette raison qu’il est essentiel de distinguer les différents types d’évaluation : diagnostique, sommative et formative. Dans les faits, ce sont surtout l’évaluation sommative (qui fait l’objet d’une note, Ndlr) et l’évaluation formative (qui mesure l’avancée sur un point précis, Ndlr) qui structurent les pratiques.
En quoi l’évaluation sommative pose-t-elle problème selon vous ?
L’évaluation sommative se traduit par une note qui sanctionne une performance à un moment donné. Or, la recherche montre qu’elle a des effets particulièrement délétères pour les élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés. Ces élèves arrivent souvent à l’école en étant moins bien préparés, non par manque de capacités mais en raison de conditions familiales et culturelles différentes. Dès la maternelle, ils perçoivent que certains camarades sont plus à l’aise avec les attentes scolaires. Or, l’école républicaine a pour mission de réduire ces inégalités. Les données de la recherche montrent qu’elles persistent et que la notation y contribue.
Que se passe-t-il quand un élève sait qu’il va être noté ?
Lorsqu’un élève anticipe qu’il va être noté, une partie de son attention se détourne de la tâche elle-même pour se focaliser sur la crainte de l’échec. Ce phénomène est très bien documenté. Il entraîne une baisse significative des performances chez les élèves les plus vulnérables, de l’ordre de 20 %. Autrement dit, la note ne mesure pas fidèlement leurs compétences réelles.
La note a-t-elle malgré tout des effets positifs pour certains élèves ?
En moyenne, les élèves déjà performants obtiennent de meilleurs résultats lorsqu’il y a une note. Mais celle-ci détourne aussi l’attention des apprentissages non notés qui perdent de leur intérêt aux yeux des élèves. La note encourage une motivation extrinsèque, fondée sur la comparaison sociale plutôt que sur l’intérêt intrinsèque pour la tâche. Or, la compétition est l’exact opposé de ce que devrait promouvoir l’éducation. Celle-ci doit viser la coopération et la construction collective des savoirs.
Vous évoquez également la notion de méritocratie. Pourquoi est-elle problématique ?
De nombreux travaux, notamment ceux de Sébastien Goudeau et Céline Darnon (« Les inégalités scolaires », éditions De Boeck Supérieur), montrent que la croyance méritocratique, c’est-à-dire l’idée que la réussite dépend uniquement de l’effort individuel, conduit à des interprétations erronées des difficultés scolaires. Lorsqu’un élève échoue, on attribue trop facilement cela à un manque d’effort ou de motivation, en oubliant l’impact des facteurs sociaux, culturels et familiaux.
Or, les comportements d’apprentissage ont toujours au moins deux sources : l’engagement personnel, bien sûr, mais aussi les conditions dans lesquelles l’élève évolue. Ignorer cette réalité conduit à des jugements injustes et inefficaces sur le plan pédagogique.
En quoi l’évaluation formative change-t-elle la donne ?
L’évaluation formative s’inscrit dans une tout autre logique. Elle repose sur l’idée, développée notamment par Lev Vygotski (psychologue russe, Ndlr), de zone proximale de développement. Celle-ci suggère que l’on n’apprend pas n’importe quoi, n’importe quand : les apprentissages doivent s’appuyer sur des prérequis déjà maîtrisés.
Concrètement, l’évaluation formative consiste à décomposer une tâche en différentes compétences. Une dictée, par exemple, mobilise la reconnaissance lexicale, la compréhension sémantique, les connaissances grammaticales… En identifiant précisément ce qui est acquis et ce qui ne l’est pas encore, l’enseignant permet à l’élève de cibler son effort.
La différence avec la note est considérable. Là où la note classe et favorise la compétition, l’évaluation formative soutient l’apprentissage. Elle est attentive aux processus cognitifs, et non à la seule performance finale.
Pourquoi cette approche est-elle encore peu répandue dans le second degré ?
Parce qu’elle demande du temps et un réel engagement professionnel. À l’école primaire, l’évaluation formative est largement installée, notamment parce que la notation chiffrée y est absente. Au collège et au lycée, en revanche, la pression des programmes et des attentes institutionnelles rend cette pratique plus difficile.
Que peuvent faire concrètement les enseignants dans ce contexte ?
D’abord, réduire autant que possible le nombre d’évaluations notées. Ensuite, privilégier des tâches en cours corrigées et commentées, même sans note explicite. Les commentaires sont essentiels car ils permettent à l’élève de comprendre ce qu’il doit améliorer. Le développement de l’IA, avec des évaluations ciblées ou des feed-back en ligne, devrait favoriser cette approche à l’avenir.
À titre personnel, je pense que l’idéal serait que les élèves n’aient pas accès à leurs notes, mais uniquement à des retours formatifs. Cette position est minoritaire, j’en suis consciente. Mais si l’on veut réellement soutenir les apprentissages et préserver la confiance des élèves, il est indispensable de sortir d’une logique de classement.








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