
Savoir distinguer une information fiable d’une affirmation trompeuse est plus que jamais un enjeu éducatif majeur. L’accès aux informations et à la connaissance n’a jamais été aussi facile. Mais les élèves se retrouvent face à une masse de données, de plus en plus générées par l’intelligence artificielle et relayées par les réseaux sociaux.
Développer leur esprit critique ne consiste ni à tout remettre en question, ni à considérer que toutes les opinions se valent. Il s’agit d’apprendre à évaluer la qualité d’une information et à lui accorder un niveau de confiance proportionné aux preuves disponibles. Une approche sur laquelle travaille notamment Elena Pasquinelli, philosophe des sciences cognitives, membre du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN), qui a coordonné les travaux du groupe « Éduquer à l’esprit critique ».
1. Apprendre à évaluer plutôt qu’à se méfier
L’esprit critique est souvent associé à la méfiance. Or, l’objectif est plutôt de savoir à quelles informations faire confiance et dans quelle mesure. Dans un monde où les connaissances sont de plus en plus spécialisées, personne ne peut tout vérifier par lui-même. Pour comprendre le changement climatique, par exemple, mieux vaut s’appuyer sur les travaux de climatologues que sur ses impressions personnelles.
L’élève doit donc apprendre à identifier les sources compétentes et à les évaluer. « L’esprit critique, c’est l’ensemble des facultés qui doit me permettre d’y accéder, de les sélectionner, pour me forger une opinion et prendre des décisions fondées », résume Elena Pasquinelli.
2. Faire de l’esprit critique une compétence de toutes les disciplines
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) est souvent perçue comme l’enseignement propice à cet apprentissage. Son objectif est en réalité plutôt de permettre de comprendre comment fonctionne un média. Pour avoir un esprit critique, les élèves doivent aussi savoir évaluer un raisonnement, une preuve ou s’assurer de la solidité d’une connaissance. Cette tâche dépasse le cadre de l’EMI. Chaque discipline peut y contribuer. Les sciences permettent de travailler la démarche d’investigation et la différence entre corrélation et causalité ; les mathématiques, l’interprétation des données et des statistiques ; l’histoire-géographie, la nature des preuves historiques ; les langues, la distinction entre fait, argumentation et fiction, etc. « Tout enseignant, dans sa discipline, peut et devrait s’en emparer : ce n’est le monopole de personne », insiste Elena Pasquinelli.
3. Intégrer de petites « gouttes d’esprit critique » aux cours
Plutôt que de créer un cours supplémentaire consacré à l’esprit critique, mieux vaut l’intégrer aux apprentissages ordinaires. Elena Pasquinelli parle de « gouttes d’esprit critique ». « Dans une séquence de cours déjà prévue au programme, on repère un moment qui se prête naturellement à travailler un critère précis […] et on ajoute simplement, en fin de séquence, un court temps réflexif », explique-t-elle.
Quelques minutes peuvent suffire, à condition de renouveler régulièrement l’exercice. Les élèves retrouvent ainsi les mêmes principes dans des contextes différents et apprennent progressivement à les transférer hors de la classe.
4. Apprendre aux élèves à mesurer leur degré de certitude
L’esprit critique passe aussi par la métacognition : savoir se demander si l’on est vraiment sûr de ce que l’on avance. Avant de donner la réponse à une question, l’enseignant peut demander aux élèves d’évaluer leur niveau de confiance sur une petite échelle. Une fois la réponse connue, ils comparent leur certitude à la réalité. Répété régulièrement, cet exercice les aide à mieux calibrer leur jugement.
Il ne s’agit pas de diminuer la confiance en soi, mais d’ajuster la confiance accordée à une réponse ou une information précise.
5. Donner une grille simple pour analyser une information
Une même grille peut être utilisée face à différents documents. Cinq questions suffisent :
- Qui parle ? Quelle est la source et qui en sont les auteurs ?
- Que dit le document ? Est-ce plausible au regard des connaissances disponibles ?
- Quels sont les arguments ? Le raisonnement est-il cohérent ?
- Quelles sont les preuves ? Sont-elles présentes et de qualité ?
- Quel est mon niveau de confiance ? Qu’est-ce qui le justifie ?
Cette méthode fait travailler le raisonnement sans demander aux élèves de connaître immédiatement la « bonne » réponse.
6. Utiliser l’IA comme terrain d’entraînement
L’intelligence artificielle constitue un nouveau terrain d’exercice, mais il faut éviter de parler de « l’IA » comme d’un bloc homogène. Générer un texte, rechercher une information, demander un résumé ou utiliser une réponse produite par un chatbot ne présentent pas les mêmes enjeux.
Les élèves doivent apprendre à identifier les risques liés à chaque usage. Une réponse formulée avec assurance n’est pas forcément fiable.
L’objectif n’est toutefois pas de présenter l’IA uniquement comme un danger. « Il faut éduquer à l’IA sous l’angle de l’esprit critique », estime Elena Pasquinelli, afin que les élèves puissent en comprendre les limites et les usages pertinents.
7. Commencer par des sujets neutres
Pour entraîner l’esprit critique, mieux vaut ne pas commencer systématiquement par les sujets les plus polémiques : climat, vaccination, politique ou théories complotistes. Les convictions personnelles peuvent alors prendre le dessus et transformer l’exercice en confrontation d’opinions.
On peut d’abord travailler sur des situations moins sensibles comme comparer deux publicités, interpréter un graphique, confronter plusieurs sources…
Ces compétences pourront ensuite être mobilisées sur des sujets complexes , comme le changement climatique.
8. La formation indispensable des enseignants
Pour sensibiliser leurs élèves à l’importance de l’esprit critique, les enseignants doivent eux-mêmes y être formés. Le CSEN recommande que cette éducation soit incluse dans leur formation initiale via les maquettes des INSPE. Plusieurs académies (Aix-Marseille, Strasbourg, Toulouse, Lyon, Bordeaux) sont déjà à la pointe dans ce domaine. Pour les autres, diverses ressources existent. Le rapport complet du CSEN, « Éduquer à l’esprit critique », est ainsi disponible sur le site du Réseau Canopé. Il contient les bases théoriques et douze conseils pratiques ; un référentiel de compétences pour définir des objectifs propres à sa discipline ; et les ressources de l’Office for Climate Education avec des activités clé en main. « Ces supports ne remplacent pas une vraie formation, mais ils donnent un point de départ solide et évitent les pièges les plus courants », conclut Elena Pasquinelli.

![[Portrait vidéo] Professeure agrégée en classes préparatoires : « Enseigner l’Histoire, c’est enseigner l’esprit critique plus que le contenu ! » MCF histoire.00_01_42_22.Still001](https://www.vousnousils.fr/wp-content/uploads/2026/01/MCF-histoire.00_01_42_22.Still001-1-150x150.jpg)






Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire – VousNousIls.fr 1 bis rue Jean Wiener – Champs-sur-Marne 77447 Marne-la-Vallée Cedex 2.