
A la rentrée 2025, un quart des professeurs du secteur public a été affecté dans un établissement en éducation prioritaire. En 2026, le réseau compte 6 558 écoles et 1 097 collèges (chiffres ENC 2026, DEPP) et accueille un élève ou collégien sur cinq inscrit dans le public.
Pour beaucoup d’enseignants, il s’agit d’une première affectation face à un public dont les difficultés scolaires peuvent être lourdes. Professeure d’anglais dans un collège REP de Nîmes, Valérie Rasin voit arriver en 6e des élèves qui peinent encore à « lire, écrire, apprendre tout court ». Certains ont accumulé un retard difficile à combler, faute de temps pour les accompagner individuellement. Or ces élèves peuvent finir par se mettre en retrait ou perturber les cours. « Les sanctions n’aident pas à progresser ou à améliorer leur méthode de travail. Ils ont besoin d’un accompagnement mais celui-ci s’ajouterait aux heures d’école et ce n’est pas toujours pertinent pour un élève en difficulté », estime-t-elle. L’enseignante reconnaît que le climat peut alors être « plus violent, plus bruyant, avec davantage d’élèves en grande difficulté scolaire ».
Une faible mixité sociale
Jérôme Rezé fait un constat proche après onze années passées en REP dans le premier degré dans la Sarthe. Il se souvient d’élèves « plutôt super gentils et agréables », qui ont besoin d’un adulte référent et d’un cadre mais aussi de situations qui pouvaient vite dégénérer et devenir très violentes. Pour lui, le contexte social pèse lourdement sur les apprentissages. « Il n’y avait pas de mixité sociale. C’est le vrai problème de la REP+ », estime-t-il. Dans certains établissements, les élèves vivent dans un environnement où les difficultés sociales et familiales sont très concentrées, avec peu de possibilités de découvrir d’autres modèles.
À Nîmes, Valérie Rasin pointe de son côté les effets de la carte scolaire et de la concurrence du privé. Dans son secteur, elle estime que les établissements privés attirent davantage les élèves qui réussissent ; ceux en difficulté ou à besoins particuliers restent dans le public. Les enseignants doivent gérer des classes où se côtoient difficultés scolaires, troubles du comportement et besoins éducatifs spécifiques… sans y être vraiment préparés.
En REP, les moyens existent, mais ils ne règlent pas tout
Les établissements du réseau d’éducation prioritaire peuvent s’appuyer sur des aides extérieures pour faire face à ces situations. Ces partenaires peuvent intervenir ponctuellement en classe ou prendre en charge des enfants confrontés à des difficultés de concentration, de comportement, de mise au travail ou de langage.
Le dédoublement des CP et CE1, puis des grandes sections, a également changé les conditions de travail. Avec moins d’élèves, l’enseignant peut davantage individualiser le travail. Jérôme Rezé salue cette initiative mais, selon lui, elle ne résout pas tout. « Une des grandes problématiques de l’éducation prioritaire reste l’aménagement du territoire et la concentration des difficultés au même endroit. On peut réduire le nombre d’élèves par classe, mais cela ne change pas fondamentalement leur environnement », considère-t-il.
Valérie Rasin rappelle qu’en REP, les classes sont limitées à une moyenne de 25 élèves, mais les enseignants ne bénéficient pas de temps de concertation comme leurs collègues de REP+ pour échanger sur les difficultés ou leurs projets.
Quant au réseau extérieur, amené à soutenir le collège, il est quasi inexistant dans son cas. « Les écoles primaires du secteur n’ont rejoint le dispositif REP que cette année alors que nous y sommes depuis sept ans. On était en réseau prioritaire sans réseau », résume l’enseignante. Dans ce quartier récent de Nîmes, le tissu associatif est également beaucoup moins développé. Résultat : lorsqu’un élève est exclu ou qu’une famille a besoin d’aide, il manque des relais extérieurs.
Carole Couderc, qui enseigne l’histoire-géographie-EMC depuis une quinzaine d’années dans un collège de Clichy-sous-Bois, connaît une autre réalité. En REP+, son établissement dispose notamment de temps de concertation pour travailler en équipe sur des projets, rencontrer des partenaires ou bénéficier de temps de formation. Mais les réunions peuvent prolonger les journées de travail et les projets demandent eux aussi beaucoup d’investissement.
Des projets pour accrocher les élèves
Ces projets permettent d’apprendre autrement, en dehors du cadre habituel de la classe. « Les élèves sont extrêmement motivés. À partir du moment où la confiance s’instaure et qu’ils comprennent où l’on veut les emmener, ils sont prêts à s’investir énormément. Ils sont très intéressés et réceptifs », déclare l’enseignante. Elle mène beaucoup de projets, qu’ils soient mémoriels, artistiques ou culturels. « Cela me permet de faire un pas de côté par rapport à ma discipline et de voir aussi les élèves en tant qu’individus. L’objectif est une réussite à la fois scolaire et éducative », glisse-t-elle.
Avec le Mémorial de la Shoah, elle organise par exemple un projet interdegrés qui réunit des élèves de 3e et de CM2. L’an dernier, ils ont travaillé sur des portraits de femmes dans la Résistance et se les sont présentés mutuellement. L’exercice oblige les collégiens à reformuler leurs connaissances et à les expliquer à des élèves plus jeunes. Il permet aussi de travailler la prise de parole et les compétences psychosociales. Pour les CM2, c’est une manière de découvrir le collège autrement.
À Clichy-sous-Bois, ces projets s’appuient sur un important réseau local : services culturels, associations, structures artistiques ou encore partenaires du département. Carole Couderc insiste toutefois : « honnêtement, nous n’avons pas de moyens. Ce qui fait la différence, c’est cette capacité à créer des liens et à travailler ensemble ».
Un métier éprouvant mais profondément humain
Enseigner en éducation prioritaire peut être épuisant, tout en donnant un sentiment d’utilité très fort. Valérie Rasin apprécie cette diversité. Une année, elle peut avoir une classe très difficile qui oblige à chercher de nouvelles ressources ; l’année suivante, elle peut découvrir un groupe attachant et investi. « Ce n’est pas tout à fait le même métier chaque année », constate-t-elle. Ce qui lui pèse davantage, ce sont les collègues qui ne souhaitent pas être là mais qui y sont affectés et peinent à muter. « Tout le monde ne s’investit pas de la même manière, et tout le monde n’a pas choisi de travailler en REP. Ça complique encore le quotidien des élèves comme celui de l’équipe », confie-t-elle. Son arrivée en REP, après sa reconversion professionnelle et l’obtention du CAPES, n’était pas un choix mais elle a décidé d’y rester. « Pédagogiquement, c’est intéressant. Il y a beaucoup de recherches à mener et beaucoup de travail à faire pour permettre aux enfants de réussir ».
Même satisfaction du côté de Carole Couderc. Même si ses projets lui demandent du temps et de l’énergie, elle est récompensée par ses élèves. « Ce que vous leur donnez, ils vous le renvoient. Cela crée une dynamique énergisante et gratifiante. Pour moi, la plus belle reconnaissance, c’est le sourire de mes élèves. Et lorsque je vois qu’ils deviennent une belle incarnation des valeurs de la République, c’est ce qui peut me faire le plus plaisir », ajoute-t-elle. Jérôme Rezé est plus amer sur les conditions dans lesquelles les enseignants exercent. Il y est pourtant resté plus de dix ans par choix. « Pour aider les jeunes qui en ont le plus besoin, pas en raison de compensations particulières. Financièrement, les primes sont ridicules, indique-t-il. Et même sur le plan humain, si l’expérience est évidemment extraordinaire, elle est aussi épuisante ». Aujourd’hui, il est à mi-temps et s’est mis en disponibilité. « Je suis marié, très amoureux, avec l’Éducation nationale, mais elle m’a beaucoup déçu et trahi. » S’il reste attaché à son métier, c’est parce qu’il refuse de « lâcher les élèves ».


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