
Dans le cadre de la 12ème édition du printemps de la recherche en éducation, le réseau des INSPÉ se penche sur un thème d’actualité : l’intelligence artificielle et ses enjeux pour la formation des enseignants. Un cycle de webconférences se déroule du 11 mars au 2 avril et les 3 et 4 juin 2026 en présentiel à Grenoble. Marc Romainville, professeur honoraire émérite à l’université de Namur et auteur de « A l’école du doute » (éditions Puf), a animé lundi 16 mars 2026 la webconférence intitulée « L’école du doute à l’heure de l’intelligence artificielle ».
Pour l’auteur, « l’intelligence artificielle ne fait qu’accentuer l’urgence et l’actualité de cette école du doute ». L’une des raisons évoquées ? D’après plusieurs enquêtes, les jeunes se détournent de l’école pour construire leur compréhension du monde. « Une enquête menée pour l’Institut Montaigne en France montre que pour 7,3 % des lycéens, seulement, aller au lycée sert à comprendre le monde. 49,2 % disent consulter Internet pour ça. C’est une différence assez étonnante », souligne Marc Romainville.
Internet, la vérité détrônée
Problème : dans ce monde virtuel, les frontières entre le vrai et le faux, le réel et l’irréel sont floues et encore plus à l’heure des intelligences artificielles génératives. Les élèves peuvent tomber sur des contenus créés de toutes pièces par les IA et renforcer de fausses croyances. C’est ce que l’on appelle « l’ère de post-vérité ». « C’est une époque qui est globalement indifférente à la vérité des faits et à l’établissement méthodique de leur exactitude » , résume le conférencier. La vérité n’est plus un critère essentiel dans la communication, elle est devancée par d’autres intentions comme le fait d’influencer.
Le linguiste Paul Grice avait énoncé les principes de base de la communication humaine, dont le respect de la vérité, pour permettre un monde paisible et cohérent. « Les maximes de Grice qui sont assez évidentes sont pratiquement toutes bafouées sur Internet », commente Marc Romainville. Il ajoute que les auteurs du récent livre « La grande pagaille » (Monique Atlan et Roger-Pol Droit, éditions L’observatoire) vont encore plus loin que cette nonchalance ou indifférence vis-à-vis de la vérité, c’est selon eux une « volonté d’effacement de la vérité ». Ainsi, chacun considère qu’il a le droit de s’exprimer, même si ses propos sont inexacts.
L’IA a-t-elle amplifié la post-vérité ?
L’IA a contribué à développer la désinformation notamment en produisant des contenus (images, textes, sons, vidéos) à faible coût pour les utilisateurs. Le peu de modération a participé aussi à cet essor. « L‘invasion du faux a créé une espèce de suspicion généralisée. Les citoyens se demandent si sur Internet quelque chose est vrai. Le faux a contaminé le vrai », constate le spécialiste.
Mais toutes les IA n’alimentent pas ce phénomène. Certaines comme DebunBot ou Full Fact AI, par exemple, luttent contre cette désinformation en permettant de vérifier la source d’une vidéo, d’une image pour aider à avoir une pensée critique.
Les limites du cerveau face à la désinformation
La masse d’informations sur Internet est aussi phénoménale que sa rapidité de circulation. L’esprit humain, lui, a besoin de temps pour traiter les données de manière sérieuse. Chacun peut poster et partager sur Internet. Il y a une forme de démocratie, d’horizontalité entre les individus. « Une information partagée par quelqu’un sur le même plan horizontal que moi (un citoyen ordinaire, un père, un voisin…) est parfois considérée comme plus crédible qu’une information diffusée par les ‘‘sachants’’ (les journalistes, les enseignants…) », fait remarquer Marc Romainville.
Les êtres humains, trop crédules face aux fake news ?
Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, a distingué plusieurs systèmes de pensée sur lesquels s’est appuyé le conférencier pour développer une école du doute.
Pour aborder les problèmes du quotidien, la plupart des humains mobilisent leur système 1 de pensée, intuitif et rapide, qui fonctionne avec des heuristiques, c’est-à-dire des réponses toutes faites.
Le système 2 est la pensée algorithmique, très réfléchie et efficace mais qui prend plus de temps. Olivier Houdé, enseignant-chercheur en psychologie et neurosciences cognitives, a ajouté un troisième système : le système d’émission. « Il nous dit que pour penser juste, pour douter, il faut inhiber son système 1 qui va trop vite et n’est pas assez critique pour activer à la place son système 2 », explique Marc Romainville.
Les Sapiens ont appris à répondre rapidement à des problèmes pour gagner en efficacité. Mais si chacun aborde tout ce qui se trouve sur Internet, y compris les productions de l’IA, avec son système 1, il est soumis à des biais cognitifs et émotionnels et se montre crédule.
Développer l’esprit critique
L’un des enjeux majeurs de l’éducation, selon le conférencier, est donc le développement de l’esprit critique. Pour se faire, il recommande de recourir de manière complémentaire à ce qu’il appelle « la pédagogie de la métacognition ». Il s’agit d’apprendre progressivement à penser juste en découvrant pourquoi on pense naturellement faux. « Je me suis beaucoup inspiré des premiers travaux de Gérald Bronner (sociologue français, Ndlr). Il montrait qu’il était possible de croire des choses folles sans être fou soi-même ; et on a toujours des raisons de croire ce que l’on croit, ce qui ne signifie pas qu’on a raison. C’est une attitude bienveillante vis-à-vis des jeunes de ne pas les condamner mais de voir avec eux ce qui s’est passé dans leur tête pour avoir ce raisonnement incorrect », plaide Marc Romainville.
Comprendre sa manière de penser
Selon lui, il y a trois voies pour cette éducation au doute : la première est de prendre conscience de son système. Pour cela, on aurait intérêt à travailler de manière méta cognitive sur la manière de penser de l’être humain : comment il aborde les problèmes, quels sont les mécanismes cognitifs sensibilisés à tel type d’information…
Le conférencier propose aux enseignants de partir de leur discipline pour faire des exercices méta cognitifs pour que les élèves s’explicitent ce qui s’est passé dans leur tête. On peut leur donner, par exemple, un mini dossier de textes très courts sur la manière dont a été créé Facebook, par qui, dans quel contexte et en quoi la fonction de Facemash (le site créé par Mark Zuckerberg pour noter le physique de ses camarades de promo) a affecté le fonctionnement de Facebook et sur quelles ressources se fonde-t-il pour exercer cette attraction. On peut les interroger sur ce qui les fait reposter un contenu sur Facebook : parce que c’est vrai, faux, ou parce que ça les intéresse ?
On peut aussi demander aux élèves de produire des parodies de théories du complot pour analyser avec eux les mécanismes argumentatifs, rhétoriques, audiovisuels…
Développer sa vigilance
La deuxième voie de l’éducation au doute selon Marc Romainville, c’est le développement du système 3 de vigilance. Ça peut passer par des exercices, des jeux comme « quelle est la collection la plus grande ? » Une collection de 18 unités ou une autre de 2 dizaines. L’élève est tenté de dire que 2 est plus petit que 18 mais il peut aussi demander du temps car le résultat est peut-être moins évident qu’il n’y paraît.
Des chercheurs ont testé une approche complémentaire : la théorie de l’inoculation. « En exposant les personnes à des formes atténuées de désinformation et en les entraînant à les détecter par eux-mêmes, ça boostait leur système immunitaire cognitif, un peu comme avec la vaccination en médecine », relate le conférencier. Les élèves apprennent alors à résister à des désinformations plus massives.
Enrichir sa capacité de raisonnement
La troisième et dernière piste consiste à enrichir son système 2. Certains outils d’intelligence artificielle peuvent être utiles en classe dans un contexte encadré et méta cognitif. L’enseignant incite les élèves à se demander ce qui se passe dans leur tête, comment prendre de la distance avec la production d’un chatbot. « On introduit un prompt sur des sujets maîtrisés. Quand l’IA a produit son texte, on le confronte avec d’autres sources pour mettre en évidence son fonctionnement. Par exemple : est-il lui-même victime de biais puisés dans Internet ? », propose Marc Romainville.
Il existe diverses approches pour éveiller les élèves au doute. A chacun de les tester en classe.








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