
Qu’est-ce qui a motivé la création d’une pièce de théâtre avec l’intelligence artificielle ?
Tout est parti de Pierre-Marie Chauvin, vice-président de Sorbonne Université. Il souhaitait profiter de la résidence du collectif Obvious (un trio d’artistes et chercheurs utilisant l’IA pour créer des œuvres d’art, Ndlr) à la Sorbonne pour leur faire rencontrer des chercheurs de différents champs ainsi que l’équipe du Théâtre Molière Sorbonne. La rencontre s’est très bien passée et on a cherché un projet à faire ensemble. C’est ainsi qu’est née l’idée de produire cette pièce à la manière de Molière grâce à l’IA.
De quoi parle cette pièce justement ?
L’IA a proposé de la nommer « L’Astrologue ou les faux présages ». L’intrigue est très moliéresque. Elle met en scène un astrologue charlatan, manipulateur, corrompu par un certain Merville, perruquier de son état, pour tromper un vieil homme crédule nommé Géronte. Grâce à un faux horoscope, ils cherchent à le convaincre de marier sa fille à Merville. Géronte, aveuglé par sa croyance en l’astrologie, accepte sans réserve. Évidemment, la jeune fille aime un autre homme et refuse ce mariage arrangé. Avec l’aide de sa servante, elle imagine alors un stratagème : faire passer son véritable amoureux pour un astrologue puisque les arguments rationnels ne fonctionnent pas sur son père…
Comment collaborez-vous avec le collectif Obvious ?
Nous travaillons presque toujours ensemble, que ce soit sur l’écriture, les costumes, les décors ou le texte généré par l’IA. Le noyau dur du projet réunit les trois artistes d’Obvious et Coraline Renaux, l’une de nos doctorantes, spécialiste de l’écriture théâtrale du XVIIᵉ siècle. Tous les cinq, nous rédigeons les prompts, nous validons ou non ce que l’IA propose. Nous évitons de lui dire comment corriger mais nous lui expliquons plutôt pourquoi cela ne fonctionne pas et ce que nous attendons comme alternative pour améliorer ses propositions.
Un premier comité scientifique se concentre sur la vraisemblance historique, le théâtre et le contexte du XVIIᵉ siècle tandis que le second s’attache à respecter la langue de l’époque.
À quel rythme travailliez-vous ensemble ?
Au début, nous nous retrouvions toutes les deux semaines. Aujourd’hui, nous échangeons trois fois par semaine car il faut finaliser le projet et régler les détails.
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?
La première est technologique car les IA conversationnelles ont encore des limites importantes. Elles ne peuvent pas écrire une pièce entière d’un seul tenant. Nous avons dû rédiger un scénario très précis, scène par scène, puis développer chacune d’elles.
La seconde difficulté est liée aux filtres moraux intégrés aux plateformes. L’IA aime réconcilier tout le monde à la fin, faire avouer ses fautes au personnage négatif et le réintégrer dans la communauté, ce que Molière ne faisait pas forcément. L’hypocrite Tartuffe, par exemple, est chassé de la maison du dévot Orgon qui l’avait recueilli… Nous avons dû expliquer à l’IA que le « méchant » ne devient pas forcément gentil et qu’il peut sortir sans remords.
Même chose pour les insultes. Molière en utilise notamment dans les scènes de chicane. L’IA hésitait à en produire. En lui donnant des exemples précis tirés du Malade imaginaire, elle a fini par comprendre qu’elle ne faisait rien de plus que Molière lui-même.
L’IA a aussi un fort penchant pour la métaphore qu’il a fallu canaliser !
Avez-vous bénéficié d’autres aides pour relire le projet ?
Oui, principalement des chercheurs de la Sorbonne mais aussi de quelques spécialistes extérieurs. Nous avons notamment fait appel à Lise Michel, professeure à l’Université de Lausanne, spécialiste du théâtre astrologique du XVIIᵉ siècle et ancienne étudiante de la Sorbonne.
Le budget annoncé est conséquent. À quoi a-t-il servi ?
On parle d’un budget prévisionnel d’environ 1,5 million d’euros. C’est comparable à nos autres pièces. L’IA sert à générer les maquettes de costumes, de décors, le texte et la musique mais la fabrication est entièrement artisanale. Par exemple, l’un des costumes comporte une grande chape brodée représentant une carte du ciel. Cette broderie a demandé plus de 240 heures de travail ! À cela s’ajoutent la rémunération des comédiens (des étudiants avancés ou anciens étudiants), les peintres décorateurs, les techniciens, la logistique, la location d’entrepôts… Ce sont des coûts très importants.
Qui finance le projet ?
Il est financé à 100 % par le mécénat, ce qui est inédit pour un spectacle à la Sorbonne. Le volet technologique a clairement intéressé certains mécènes.
Personnellement, l’IA vous a-t-elle bluffé ?
Pas immédiatement. Au début, nous étions même découragés. Puis, à un moment, tout s’est mis à fonctionner. L’intrigue, notamment, nous a réellement bluffés : une jeune fille amoureuse, un père crédule obsédé par l’astrologie… C’était exactement le bon ressort dramatique. Et parfois, certaines répliques sonnent étonnamment juste.
Voyez-vous dans ce projet une voie pour d’autres créations avec l’IA ?
Le Théâtre Molière Sorbonne ne produira, a priori, pas d’autres œuvres avec l’IA. C’était une expérience pour simuler le processus créatif de Molière à partir de ce que les chercheurs savent de son travail, notamment grâce aux travaux de Georges Forestier. Cette expérimentation a démontré un intérêt scientifique car l’IA permet de limiter nos biais humains, nos préférences esthétiques.
Je vois aussi un potentiel immense pour les œuvres inachevées : les pièces de théâtre dont il manque un acte, comme cela existe en musique chez Bach ou Mozart.
Le projet a suscité des critiques. Les comprenez-vous ?
Oui, même si nous avons été surpris qu’elle vienne plus du milieu universitaire lui-même, que de la presse ou du monde artistique. Nous avions anticipé que ce serait l’inverse. Certains y voient une perte de temps alors que notre démarche est avant tout scientifique. Cette expérience nous a permis de mieux comprendre Molière. En confrontant sans cesse les propositions de l’IA à nos connaissances, nous avons repéré des détails stylistiques que nous n’avions jamais remarqués, comme l’absence systématique d’appellatifs chez les servantes lorsqu’elles s’adressent à leur maîtresse, du moins si elle n’est pas mariée.
Quant aux critiques écologiques, l’usage de l’IA sur ce projet est extrêmement limité et étalé sur près de trois ans. Il est sans commune mesure avec des usages quotidiens beaucoup plus intensifs.
Vous avez présenté un extrait au festival Némo. Quels ont été les retours ?
Nous étions très stressés, mais le public a beaucoup ri. C’est déjà essentiel. La pièce ressemble à du Molière sans en être totalement encore mais elle fonctionne. Il reste à la peaufiner.
La création doit être jouée à l’opéra du Château de Versailles les 5 et 6 mai. Que reste-t-il à finaliser ?
Le texte reste la priorité. Les costumes et décors sont en cours. Nous allons bénéficier d’une résidence de dix jours au théâtre des 3 Pierrots pour répéter dans le décor, ce qui est un luxe rare. Ensuite, il faudra finaliser les costumes et répéter.
Une tournée est-elle envisagée, notamment pour les scolaires ?
Oui, tout à fait. Plusieurs théâtres sont intéressés. Une tournée grand public est prévue à Paris et en province, et peut-être aux États-Unis d’où sont originaires plusieurs mécènes. Les informations seront disponibles sur le site Molière ex Machina dès que les dates seront arrêtées.







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