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« Chez les enseignants, on observe un balancement entre cynisme désabusé et colère »

Depuis 3 ans, Philippe Watrelot, enseignant de SES en lycée et à l’INSPE de Paris, réalise des nuages de mots avec les termes les plus représentatifs de l’année éducative qui vient de s’écouler. En 2019, le terme le plus cité est Mépris… Explications.

« Chez les enseignants, on observe un balancement entre cynisme désabusé et colère »

Comment avez-vous eu l’idée de lancer ce projet de « mots de l’éducation », et quel était son objectif ?

Dans le cadre de mon blog Chroniques éducation, je réalise depuis assez longtemps, en fin d’année, une rétrospective. J’ai commencé à utiliser les nuages en formation, où je recueille les mots des participants, je les traite assez vite, et j’aboutis à un nuage de mots que je projette à la fin de la journée.

J’ai alors pensé à faire la même chose pour le bilan de fin d’année sur mon blog, en demandant aux gens qui me suivent sur les réseaux sociaux de citer 3 mots qui résument selon eux l’année éducative.

Quels résultats avez-vous obtenus ?

En 2017, l’année où j’ai commencé, j’ai obtenu 150 réponses. Le mot le plus cité était Démagogie. Venait, en 2e, Ctrl Z, en référence à Jean-Michel Blanquer dont c’était la première année, et dont le nom arrivait en 3e position.

 En 2018, j’ai eu 230 réponses, et on retrouvait dans le top 3 Mépris, Réforme et Défiance.

Cette année, 340 réponses ont été données, et le mot qui « écrase » tous les autres est le mot Mépris, qui est revenu 125 fois. Le 2e est Mensonges, avec 52 fois. Et le 3e, c’est Défiance. Soulignons que Suicide arrive en 7e, et le nom de Christine Renon en 8e

En 2019, les enseignants ont donc en grande majorité cité le mot Mépris pour représenter leur année. Quels sont selon vous les raisons de cette unanimité ?

Je suis très embêté avec cette rhétorique du mot Mépris. On joue sur des sentiments et pas sur des données objectives, ça pousse au procès d’intention. Je suis certain que le ministre est persuadé de faire le bien ! La conduite du changement ne peut se faire que si on prend en compte les acteurs. Or Jean-Michel Blanquer n’est pas réputé pour son goût pour le dialogue social et la concertation. Il est tellement persuadé de détenir les bonnes solutions qu’il se demande pourquoi il faudrait engager les enseignants dans cette dynamique !

Le mépris est ressenti par les collègues, parce qu’ils sont perçus, dans la gouvernance de l’Education nationale, comme des exécutants, sans prise en compte de leur expertise ou de leur professionnalité. Il y aussi le fait que dans ses nombreuses communications médiatiques, Blanquer ne parle que très rarement aux enseignants, il parle à l’opinion. Enfin il y a aussi, derrière ce ressenti de mépris, une impression de déclassement au sein de la société, qui se manifeste en grande partie par les problèmes de rémunération.

Notons que le deuxième mot le plus cité est le mot Mensonges. En arrivant au ministère, Blanquer déclare : il n’y aura pas de loi Blanquer. En 2019, voilà la loi pour l’école de la confiance ! La parole ministérielle est complètement dévaluée, elle ne vaut plus rien, et cela rend très difficiles les négociations sur les retraites et la revalorisation des enseignants…

Il y a une escalade dans la violence des mots entre 2017 et 2019. Qu’est-ce que cela révèle de l’état d’esprit des enseignants ?

Il y a eu entre les deux nuages plusieurs éléments déclencheurs. La multiplication des vademecum et autres consignes extrêmement strictes sur l’enseignement en primaire, le vote de la loi avec son fameux article 1, la grève des notes du bac, qui a été gérée de manière absolument catastrophique. Et enfin, la mort de Christine Renon, un choc dans absolument toutes les salles de profs, qui a non seulement révélé l’ampleur du malaise chez les directeurs d’école mais aussi le côté inhumain de toute cette bureaucratie à l’Education nationale.  

Chez les collègues, on observe un balancement entre cynisme désabusé et colère, qui n’est pas forcément contradictoire. Ils sont dans une logique de crispation extrême, de refus de tout. On ne peut plus rien construire, car l’idée même de changement est vécue comme une agression. Soit les enseignants vont se replier sur eux-mêmes, se demandant « à quoi bon ? », soit ils vont entrer dans une logique de colère et se tourner vers des formes d’action assez extrêmes.

Cela se ressent-il également chez les futurs enseignants, dans les salles de l’INSPE ?

A tort ou à raison, ce sentiment de déclassement ne donne pas vraiment envie de s’engager dans l’Education nationale ! Il y a toutes ces incertitudes sur les retraites, la rémunération…il ne faut donc pas s’étonner si le métier ne recrute plus ! En discutant avec mes collègues d’autres disciplines, on constate bien qu’il y a effectivement un sentiment de désespérance qui s’installe dès l’arrivée dans le métier.

Je pense qu’il y a effectivement des raisons d’être inquiets. Comment faire évoluer l’école quand les gens sont en souffrance ? C’est la question que j’ai envie de poser à Jean-Michel Blanquer pour 2020.

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