Deux proviseurs de lycée nous font part de la rentrée infernale qu’ils vivent. Images : Getty

Depuis le début de l’année 2026, les cyberattaques se multiplient envers l’Éducation nationale. Dans la nuit du 25 juillet, c’est le système dédié à la formation des personnels qui a fait l’objet d’une attaque touchant tous les agents ayant exercé en académie depuis 2001. Un deuxième piratage, mi-août, a cette fois-ci, atteint les données issues d’I-Prof (sur les 33 académies).
Ces diverses cyberattaques ont touché tour à tour les informations des élèves, les données de 243 000 agents titulaires ou stagiaires et des données de personnels.
Outre le vol de ces renseignements privés, le manque de communication du ministère de l’Éducation nationale a suscité la colère des chefs d’établissements, comme le démontrait l’enquête de rentrée menée par le SNPDEN (syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale). Les chefs d’établissement sont restés près de quinze jours sans explication. Ils ont appris ces cyberattaques et leur ampleur dans la presse.

Plus d’Internet, plus d’espace numérique de travail

« Nous n’avons pas été prévenus. Nous l’avons découvert par la force des choses en reprenant le travail le 18 août. Quand j’ai vu que rien ne fonctionnait, je me suis dit qu’il y avait un souci », se souvient Gérard Heinz, proviseur de trois lycées à Cholet et membre de l’exécutif national du SNPDEN-UNSA, le syndicat majoritaire de la profession. L’agence nationale de sécurité des systèmes d’information a demandé aux collectivités territoriales de couper Internet afin de protéger ses serveurs.
Résultat, plus de boîte mail professionnelle, plus d’espace numérique de travail. Le portail applicatif était inaccessible. Impossible d’accéder aux applications de la base élèves, de gestion des ressources humaines, de partage de postes entre établissements… « A notre retour de vacances en août, il est fréquent de découvrir que le rectorat a modifié les partages de postes que nous avions faits en juillet. Cela a des incidences très fortes sur les emplois du temps. Là, nous ne pouvions pas savoir où nous en étions », explique le proviseur.

Pour communiquer avec le rectorat, le téléphone et WhatsApp ont pris le relai, explique Yvon Manac’h, proviseur en Haute-Garonne et secrétaire académique du SNPDEN-UNSA.

Des retards de paiements, de contrats…

Faute de base élèves, les équipes des établissements impactés ne pouvait pas récupérer les coordonnées des parents ni vérifier les effectifs des classes.
Pas d’accès non plus à Opale, l’application qui permet de payer les fournisseurs. Les établissements scolaires doivent régler les factures sous 30 jours sous peine de devoir payer des intérêts moratoires. Or les équipes ne pouvaient pas consulter les factures déposées, ni leur montant. Ces factures sont restées en souffrance et les établissements ont donc été pénalisés. Une facture impayée dans les temps entraîne une pénalité de 40€ auxquels s’ajoutent des intérêts. Dans un contexte économique difficile et de restriction budgétaire, c’est un coup dur. « Nous essayons actuellement de négocier avec nos fournisseurs en leur expliquant que nous avons traversé une crise exceptionnelle. Ça reste compliqué et ça a mis certaines entreprises en difficulté », constate Yvon Manac’h.
Les contrats des assistants d’éducation sont annuels et devaient être faits avant la fin août. « Si nous tardons trop à renouveler les contrats, il peut y avoir des ruptures dans la rémunération et dans la couverture de sécurité sociale par la MGEN. C’est ce qui s’est passé ! Tout ça nous est arrivé dans la figure comme un boomerang. Ça a été un bazar épouvantable », relate Gérard Heinz.
Les familles déjà enregistrées sur Pronote ont pu s’en servir car le logiciel est privé. Les autres n’ont pas pu l’activer car Educonnect, qui génère un code d’accès, ne fonctionnait plus. Pas d’informations pour elles donc sur la scolarité de leur enfant, ses résultats, la messagerie… Educonnect en panne, les parents n’ont pas pu solliciter de dossier de bourse non plus. « Ça a été compliqué parce qu’il a fallu improviser et surtout assurer la rentrée », déclare Yvon Manac’h. Certains collègues ont refait les listes de classes manuellement. D’autres avaient enregistré leurs listes sur Pronote avant les vacances et ont pu les récupérer.

Un retard qui inquiète

Les choses reviennent à la normale depuis quelques jours, même si certaines applications plus techniques sont toujours inaccessibles. « L’application financière Opale a été réparée le plus vite. Et depuis la semaine dernière nous avons retrouvé celle qui nous permet de vérifier les partages de postes de profs. Sauf qu’à ce stade de l’année, nous avons appris les modifications entre-temps par d’autres biais », souligne Gérard Heinz. « Le rectorat vient juste de récupérer la connexion Internet.  Mais aujourd’hui encore, des élèves m’ont demandé quand est-ce qu’ils pourraient accéder à leur espace numérique de travail pour consulter leur cahier de texte, celui de vie scolaire et leurs notes. Les nouveaux élèves dans l’établissement n’ont toujours pas pu avoir de code pour accéder à Pronote », souligne pour sa part Yvon Manac’h.
Le proviseur s’inquiète du retard pris. Toutes les modifications réalisées en début d’année, comme les changements de spécialités si certains lycéens ont voulu se réorienter, vont devoir être enregistrées cette fois dans les applications du rectorat après l’avoir été dans le logiciel privé. C’est une double saisie chronophage.

A peine sortie des cyberattaques, place au mouvement lycéen

Si les désagréments des cyberattaques tendent à se réduire, le mouvement lycéen a pris le relais. « En près de vingt-cinq ans comme personnel de direction, je n’ai jamais vécu une rentrée comme ça. C’est absolument indescriptible en termes de charge mentale, de volume de travail, de pression… Et comme rien ne marche, on est en train de prendre un retard monstrueux dans le déroulement de l’année scolaire, sans compter les élections présidentielles, puis législatives. Ça va être l’horreur ! », lance Gérard Heinz. Un constat partagé par son confrère toulousain.
Celui-ci a eu une journée compliquée lundi 5 octobre. Le proviseur a été informé par le biais des réseaux sociaux et de ses lycéens que des personnes extérieures avaient prévu de mettre le feu à son lycée. « Nous avons réussi à bloquer cette tentative mais nous avons retrouvé aux abords de l’établissement un sac avec un cocktail molotov, une bouteille d’essence, un chalumeau… », déclare-t-il.

« Des revendications pertinentes »

Depuis le début du mouvement, le proviseur a laissé dans l’entrée un cahier de doléances pour recueillir les demandes au niveau du lycée et au niveau national. Les premières seront à l’ordre du jour du prochain conseil de la vie lycéenne. Les secondes seront présentées par les lycéens au député qui viendra lundi afin de les porter à l’Assemblée nationale. « Leurs revendications sont pertinents et importantes. Elles concernent des effectifs très nombreux en classe (la norme c’est 36), les problèmes de remplacement d’enseignants, la chaleur excessive dans les salles de cours, le manque de ressources humaines pour les élèves à besoins particuliers », énumère le proviseur.
Depuis le début du mouvement, il échange énormément avec ses confrères. « Les collègues sont épuisés. Certains ont très peur, d’autres ont été blessés, sont traumatisés. Nous sommes en responsabilité et quand vous sentez que vos élèves et personnels ne sont plus en sécurité, c’est compliqué. Jusqu’à présent, dans ces mouvements, c’était plutôt le matériel qui était visé, maintenant ce sont les personnels », confie Yvon Manac’h.
Dans ce contexte, les vacances de la Toussaint seront sûrement salutaires pour beaucoup.