
Votre livre rencontre un écho important auprès de la presse et des enseignants (il est nominé pour le Goncourt). Vous attendiez-vous à un tel engouement ?
J’imagine qu’un livre avec ce titre et qui porte sur l’enseignement trouve nécessairement un écho aujourd’hui car il y a une grave crise de représentation des enseignants. Et puis l’Éducation nationale semble ne plus très bien savoir où elle en est… Mais au-delà de ce que je raconte, je pense que c’est surtout la transmission de l’émotion qui a touché les lecteurs. Je passe beaucoup de temps le soir à aller dans les librairies à leur rencontre, et ce sont presque tous des enseignants, des parents ou des enfants d’enseignants. Ils me disent avoir vécu la même chose, l’anxiété notamment, le désir de bien faire…
Votre livre fonctionne comme un miroir dans lequel les enseignants peuvent se reconnaître…
J’ai l’impression que oui, même si je n’y ai pas pensé en l’écrivant. Je m’adressais avant tout à ceux qui ne savent pas ce qu’est l’enseignement. Comme tous les professeurs, je passais beaucoup de temps à raconter le soir à mes proches les cours où ça allait bien, ceux où ça allait mal, les enfants, les problèmes… C’était toujours pour essayer d’expliciter ce qu’il se passe de complexe et de merveilleux en classe et de rêver autour d’une école qui serait meilleure.
Ce n’est pas la première fois qu’un roman sur l’enseignement paraît mais, ce que se disent peut-être les lecteurs, c’est que c’est narré avec le cœur.
Votre titre, « La solitude des professeurs est infinie », interpelle. Que signifie-t-il pour vous ?
Mes années dans l’enseignement me rappellent la solitude du professeur que j’ai été. Une solitude qui n’est pas une détresse ou un isolement. On est très entouré quand on est professeur, on est en équipe, il y a les enfants. C’est plutôt l’absence de compréhension des autres. Parler de ce qu’on fait quand on est professeur, c’est presque impossible. On ne peut pas vraiment faire comprendre la manière dont on peut être pleinement heureux, illuminé même, pendant une heure de cours, et passer à un cours désastreux l’heure d’après. On se remet en question sans cesse, on est tellement exposé.
Cette vie quotidienne, répétée, semaine après semaine, d’un professeur, relève d’une forme de solitude parce qu’elle est difficilement partageable. J’avais envie que ce soit un titre un peu collectif, comme une proclamation : il y a de l’irréductible en nous, une forme de fierté.
Pourquoi avoir attendu plusieurs années avant d’écrire sur cette expérience d’enseignant ?
Cela fait longtemps que j’écris des romans. Cette matière vive, scintillante, pleine de nuances, de visages d’enfants, de joie, de désarroi, je songeais depuis longtemps à puiser dedans pour écrire. Il m’a fallu une longue maturation parce que c’est une matière très sensible.
Il y a eu plusieurs déclics. Le premier, c’est en octobre 2020. J’assistais au procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. J’étais chroniqueur judiciaire pour Charlie Hebdo. Un matin, on m’a dit en chuchotant qu’un professeur avait été décapité. C’était Samuel Paty.
Le soir même, je n’ai pas réussi à écrire ma chronique quotidienne sur le procès, mais j’ai envoyé à Charlie Hebdo un texte de soutien aux professeurs. Ce texte s’appelait « La solitude des professeurs ». C’était une première pierre. À partir de là, j’ai écrit de petites scènes qui me revenaient dans le désordre. Puis je me suis souvenu avoir brisé un cadeau, la reproduction d’un vase, lors d’un pot de fin d’année. J’ai écrit autour de cette scène grotesque et lamentable. Là, ça devenait autre chose qu’une énième chronique des profs en détresse. C’était quelque chose de plus intérieur. Je tenais aussi une métaphore de la faute.
C’est-à-dire ?
La société semble stigmatiser les professeurs en exigeant d’eux quelque chose qu’ils ne peuvent pas donner. Comme s’ils n’étaient pas assez bien, qu’ils devaient faire mieux, comme s’ils étaient en faute.
Le roman commence par la pré-rentrée et les premières heures de cours. Pourquoi ces moments sont-ils si importants pour un jeune enseignant ?
Parce que ce sont les premiers ! L’anxiété redouble, on a peur de mal faire. Le professorat est l’un des rares lieux où on est sanctionné immédiatement par soi-même, par les élèves, par l’institution, les parents… Si ça rate, on est en première ligne, c’est un désastre. Si ce n’est pas assez bien, c’est nous qui ne le sommes pas assez.
Dans mon roman, le principal du collège explique aux professeurs stagiaires qu’il ne faut jamais sourire en classe. Si on sourit aux enfants, ils nous dévorent. Le roman raconte comment, au contraire, en déjouant ces vieux réflexes d’autorité, en souriant, en s’ouvrant aux élèves, quelque chose peut peut-être enfin s’accomplir.
Votre roman oscille entre la beauté du métier et sa violence. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
C’est un métier qui est parfois devenu sombre et dangereux. D’après ce que me disent mes anciens collègues et les jeunes professeurs que je côtoie, le métier, dans le secondaire et en certains lieux, est plus exposé aux problèmes sociaux et économiques. Cette réalité pointe dans mon roman. Quand on demande aux jeunes gens pourquoi ils ne veulent pas être enseignants, ils disent d’abord que cela leur fait peur. Ils ont l’impression qu’ils ne sont pas psychologiquement à la hauteur et qu’ils ne se sentent pas très à l’aise. Tout peut arriver. Je n’ai rien inventé. J’ai essayer de tenir cet équilibre littérairement car c’est la vie des professeurs.
Vous écrivez : « Il suffit qu’on ouvre la porte d’une salle de classe le matin à 8 heures pour que le monde se mette à exister. » Que représente cette salle de classe ?
On y trouve toutes les situations de la vie humaine condensées pendant 55 minutes. C’est ce qui fait de ce métier le plus passionnant au monde. Dans n’importe quel bureau, dans n’importe quelle entreprise, vous n’avez pas cela. On peut construire de la joie, étudier ensemble, lire un texte, réciter, se réjouir autour d’un mot qu’on décortique… Le monde se met à exister, il s’éclaire. Et puis il peut s’assombrir. Il y a des susceptibilités blessées, des jeunes gens qui arrivent avec leurs propres problèmes qu’on est obligés de résoudre, même si on n’est pas des éducateurs sociaux.
C’est la vie qui s’expose là. C’est ça qui est si beau. Et puis le professeur aussi, qui soudain fait sortir de lui des paroles qu’il ne pensait même pas être capable de prononcer, et des choses s’illuminent. C’est comme une séance de psychanalyse permanente à plusieurs.
Vous avez, comme votre personnage Jean, fini par arrêter d’enseigner. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’école ?
Je ne sais pas exactement ce qui se passe dans les classes aujourd’hui. Ce n’est plus comme dans les collèges et lycées où j’ai enseigné jusqu’en 2005. Tout a évolué. Mais je continue à suivre passionnément l’idée qu’on se fait de l’école et je pense que le système pourrait être largement amélioré. Notamment sur la durée de la journée et sur ce qu’on exige des enfants : être assis sur une chaise pendant six ou sept heures par jour m’a toujours semblé aberrant. On pourrait consacrer les après-midis à des ateliers, du sport, des activités culturelles… Je continue donc à penser et à réfléchir pour l’éducation.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux responsables politiques qui auront à décider de l’avenir de l’école ?
Le message est simple: l’éducation, c’est LA priorité absolue. De la manière dont on passe les dix-sept premières années de sa vie dépend le sort de la société. Pas seulement ce qu’on saura plus tard, mais la capacité à modifier le monde ou pas. Ces années-là doivent être le lieu d’une protection absolue, le lieu d’un soin. La politique du « care », s’il y a bien un lieu où elle doit s’appliquer, c’est là. Chacun doit faire attention à ce qui s’y dit et s’y fait.




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