Certaines idées reçues continuent de circuler en classe et dans les formations pédagogiques. Fabrice Pastor, neuropsychologue et auteur de « Diagnostic et accompagnement des troubles du neurodéveloppement » et « Qu’est-ce qui se passe dans la tête des enfants? » (De Boeck Supérieur), détecte ces neuromythes.

Fabrice Pastor, neuropsychologue, alerte sur les neuromythes, nombreux et bien ancrés, qui concernent les apprentissages. Image : Getty

On parle souvent d’élèves « visuels », « auditifs » ou « kinesthésiques ». Les neurosciences valident-elles cette théorie des styles d’apprentissage ?

C’est probablement l’un des neuromythes les plus répandus. Il prétend que chacun posséderait un canal privilégié pour apprendre, que ce soit la vue, l’ouïe ou le mouvement. Il suffirait d’adapter l’enseignement au profil de l’élève pour améliorer ses performances.
Le problème, c’est qu’aucune étude scientifique ne le démontre. Apprendre ne dépend pas seulement du support utilisé. La mémoire, l’attention, les fonctions exécutives ou encore la motivation jouent un rôle déterminant.
Et puis, si un élève était véritablement « auditif », il devrait échouer lorsqu’on lui présente une information sous forme de texte ou de schéma. Ce n’est pas le cas.
Il faut aussi distinguer préférence et compétence. Certaines personnes préfèrent lire, d’autres regarder des vidéos ou écouter un podcast. Mais une préférence ne signifie pas que l’apprentissage sera forcément meilleur. Elle peut simplement refléter une motivation plus importante pour un support.

Les intelligences multiples font-elles également partie des neuromythes ?

Oui, même si cette théorie est plus nuancée. Proposée par Howard Gardner (psychologue américain, Ndlr), elle part de l’idée que les compétences scolaires ne regroupent pas toutes les formes d’intelligence. Un élève peut être en difficulté en français ou en mathématiques et exceller dans la musique, le sport ou les relations aux autres.
En revanche, il n’existe pas d’outil fiable permettant d’identifier objectivement ces différentes intelligences, ni de preuve scientifique montrant leur efficacité dans les apprentissages scolaires. Son principal mérite est de rappeler que les talents des élèves dépassent largement le cadre scolaire.

Qu’est-ce qui fonctionne davantage pour favoriser les apprentissages ?

D’après la recherche, c’est l’apprentissage multimodal, c’est-à-dire le fait de multiplier les approches complémentaires pour une même notion. Un élève peut écouter son enseignant, lire un texte, consulter une vidéo explicative, manipuler un objet, en discuter avec un camarade ou encore expliquer ce qu’il a compris à quelqu’un d’autre. Plus les modalités d’apprentissage sont variées, plus l’encodage de l’information est solide.
Cette approche s’oppose à une autre croyance très répandue : la pyramide d’apprentissage attribuée à Edgar Dale (chercheur en éducation américain, ndlr), selon laquelle nous retiendrions 5 % de ce que nous entendons, 10 % de ce que nous lisons ou encore 90 % de ce que nous enseignons. Ces pourcentages, régulièrement repris dans des formations ou des présentations, ne reposent sur aucune base scientifique solide. Ces chiffres simplifient à l’extrême des mécanismes beaucoup plus complexes.

Vous affirmez également que relire son cours ou le surligner n’est pas une méthode très efficace. Pourquoi ?

Parce que ces activités sollicitent peu les mécanismes cognitifs impliqués dans l’apprentissage, comme l’attention ou la mémoire. On peut très bien relire une leçon ou surligner des passages importants en pensant à autre chose. Une méta-analyse menée par le chercheur John Dunlosky en 2013 auprès de plus de 169 000 participants a comparé différentes stratégies d’apprentissage. Elle montre que les techniques les plus utilisées par les élèves (relire, surligner, résumer) ne sont pas les plus efficaces. Ce qui fonctionne davantage, c’est de se tester régulièrement. Lorsqu’un élève tente de retrouver une information, il est obligé de la rechercher activement dans son cerveau ce qui renforce sa mémorisation.
Cela ne signifie pas que le surlignage est totalement inutile mais il ne suffit pas à lui seul pour apprendre durablement.

Et le fait de recopier son cours à la main, cela favorise-t-il la mémorisation ?

L’écriture à la main active simultanément plusieurs régions cérébrales comme la vue, le toucher, les fonctions exécutives et la proprioception. C’est une activité multimodale que la frappe au clavier ne permet pas de reproduire.

Mais cet effet n’apparaît que lorsque l’élève est engagé cognitivement dans la tâche. Prendre des notes à la main pendant un cours oblige souvent à sélectionner les informations importantes, à les reformuler et à les synthétiser. Cette activité mobilise l’attention, la mémoire de travail et les fonctions exécutives. Dans ce contexte, l’écriture peut être bénéfique. En revanche, recopier mécaniquement un cours sans réfléchir présente peu d’intérêt.

Autre idée reçue : apprendre sa leçon la veille d’une évaluation permettrait d’obtenir de meilleurs résultats. Est-ce vrai ?

Tout dépend de ce que l’on entend par « réviser la veille ». Si un élève découvre ou apprend réellement son cours la veille pour le lendemain, c’est peu efficace. Les informations n’ont pas le temps d’être suffisamment consolidées en mémoire car cette consolidation a lieu surtout pendant le sommeil. Il pourra éventuellement obtenir une bonne note grâce à une mémorisation à court terme mais il risque d’oublier rapidement ses connaissances.
Les apprentissages scolaires se construisent progressivement. Une notion étudiée aujourd’hui servira souvent d’appui à d’autres notions dans les semaines ou les mois suivants. Pour qu’elle soit disponible durablement, il faut y revenir régulièrement.
Les recherches montrent que la pratique distribuée est beaucoup plus efficace que le bachotage. Mieux vaut consacrer quelques minutes à une leçon le soir même, puis y revenir le lendemain, quelques jours plus tard et enfin avant l’évaluation. La révision de dernière minute doit juste être un rappel rapide de ce qui déjà bien maîtrisé.

Les élèves passent parfois plusieurs heures d’affilée sur un même cours. Est-ce une bonne stratégie ?

Pas forcément. Les études montrent qu’il est généralement plus efficace de répartir son travail dans le temps, de consacrer vingt minutes à une notion sur plusieurs jours que d’y passer deux heures d’un seul coup. Chaque révision réactive et renforce les traces dans la mémoire.
Les temps de pause sont également importants. Chez les adultes, la technique Pomodoro repose par exemple sur des cycles de vingt-cinq minutes de travail puis cinq minutes de pause. Chez les enfants, les périodes de concentration doivent être plus courtes. L’objectif n’est pas de travailler plus longtemps mais de façon plus régulière et active.

Les outils numériques occupent aujourd’hui une place importante dans les apprentissages. Quelles sont leurs limites ?

Le numérique n’est ni une solution miracle ni un danger absolu. C’est avant tout un outil. Son intérêt dépend de la manière dont il est utilisé. Le principal risque est que l’élève délègue entièrement son travail cognitif, qu’il demande à une intelligence artificielle de produire un exposé complet sans effort de réflexion.
En revanche, utiliser le numérique pour rechercher des informations, structurer ses idées, vérifier sa compréhension, pour l’accessibilité et l’inclusion notamment des enfants avec troubles du neurodéveloppement – Dys, TDAH, TSA…) ou créer des outils de révision peut être très pertinent. C’est le cas par exemple avec les plateformes de quiz pour se tester et obtenir un retour immédiat sur ses erreurs. Plus le feedback est rapide et précis, plus il favorise les apprentissages.