Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Hugo Blanchet, agrégé de grammaire et docteur en linguistique ancienne, diplômé de l’Université de Limoges. Actuellement chercheur postdoctoral à l’Université Bordeaux Montaigne, je mène également un travail de médiation scientifique, notamment sur Twitter sous le pseudonyme du Dr Orodru, et par la publication d’ouvrages grand public (Abécédaire illustré des mots voyageurs, Atelier Perrousseaux 2021).

Un petit mot sur l’agrégation de grammaire : on connaît bien l’agrégation de lettres, mais quelle est la spécificité de l’agrégation de grammaire ?

L’agrégation de grammaire est très proche de l’agrégation de lettres classiques, et ouvre d’ailleurs aux mêmes postes dans l’enseignement secondaire. Elle servait à l’origine à recruter les professeurs des classes de grammaire au collège. En plus d’épreuves écrites semblables à celles de l’agrégation de lettres classiques (version latine, thème latin, thème grec, dissertation de français), elle comporte également deux épreuves de linguistique : une consacrée à la linguistique ancienne (latin et grec) et une à la linguistique française (ancien français et français moderne). À l’oral, la  traditionnelle épreuve de la « leçon » est également consacrée à la linguistique, ancienne ou française selon l’option choisie par les candidats.

Vous faites des recherches sur la langue gauloise : cette langue serait-elle donc aussi écrite ? 

Je travaille en effet actuellement, à l’Institut Ausonius à Bordeaux, sur les textes gaulois. Contrairement à une idée répandue, les Gaulois utilisaient en effet l’écriture sur des supports variés (céramique, métaux, pierres), que ce soit dans la vie quotidienne (marques de propriété sur vaisselle, textes de malédiction, comptes de potiers, épitaphes…), ou dans une dimension publique (inscriptions religieuses dédiées aux divinités, dédicaces de monuments, calendriers…). Seulement, les Gaulois ne possédaient pas d’alphabet propre. Dans le Sud de la Gaule, ils ont donc utilisé l’alphabet grec pour noter leur propre langue, le gaulois. Après la conquête romaine, c’est l’alphabet latin qui le remplace progressivement. On appelle ces deux systèmes d’écriture « gallo-grec » (langue gauloise en alphabet grec) et « gallo-latin » (langue gauloise en alphabet latin). En Italie du nord, on trouve également des inscriptions gallo-étrusques (langue gauloise en alphabet étrusque).

Pouvez-vous nous donner une brève chronologie de cette langue ?


Les premières attestations écrites en Gaule remontent seulement au tout début du IIème siècle avant notre ère, mais la langue gauloise, de la famille des langues celtiques, devait être parlée bien avant cela sur le territoire de la Gaule. Les inscriptions gauloises les plus anciennes, datées donc du début du IIème siècle, sont en alphabet grec ; elles apparaissent dans la région de Marseille, au contact des Grecs, et se répandent en Gaule le long de l’axe du Rhône jusqu’à l’époque d’Auguste. À partir de la conquête romaine en 50 avant notre ère, les Gaulois adoptent l’alphabet latin pour écrire leur langue, qui sera ensuite progressivement remplacée par la langue latine. On trouve tout de même des inscriptions en langue gauloise jusqu’au IVème siècle de notre ère.

Vous participez à un beau et riche projet : le projet RIIG. Dites-nous en quelques mots, et une grande question : pourra-t-on bientôt lire du gaulois en ligne ?


Le projet RIIG (Recueil Informatisé des Inscriptions Gauloises), financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et dirigé par la chercheuse Coline Ruiz Darasse (CNRS, Institut Ausonius), vise à proposer une édition en ligne, accessible librement par tous, des textes en gaulois connus à ce jour, soit environ 800 inscriptions. Le site doit ouvrir au public cet été, et comportera en premier lieu toutes les inscriptions gauloises en alphabet grec (environ 400), ainsi que la quinzaine d’inscriptions gauloises en alphabet latin sur pierres. Il sera progressivement mis à jour avec les nombreuses inscriptions gauloises en alphabet latin sur les supports autres que la pierre (céramique, plomb, etc.). Les visiteurs pourront y découvrir les inscriptions avec leurs contextes archéologiques, des commentaires linguistiques, des traductions quand elles sont possibles, ainsi que des photographies récentes et des modélisations en trois dimensions.