Ecole : « La pollution du quotidien fait beaucoup plus de mal que les pics de pollution »

Quel air respire-t-on dans les classes ? Le point avec la Pr Isabella Annesi Maesano, directrice recherche « Épidémiologie des maladies allergiques et respiratoires » à l’Inserm.

Pr Isabella Annesi Maesano

L’air des salles de classe a fait récemment l’objet de différentes études. Celle de Respire en Ile-de-France et celle de Greenpeace sur Marseille pointent des situations inquiétantes (voir notre article à ce sujet). De son côté, l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur apporte une vision plus globale (sur 600 classes) et un peu moins alarmiste. Quel regard portez-vous sur ces études ?

Les chiffres présentés sur Paris et Marseille ne me surprennent pas. J’ai, pour ma part, commencé à travailler sur la qualité de l’air au sein des établissements scolaires au début des années 2000.

Cela me semblait essentiel, parce qu’il s’agit d’une population fragile, nombreuse et exposée sur une longue durée. À l’époque, il y avait – et il y a sans doute toujours – l’idée que l’école était plutôt un lieu préservé, plus sain que la maison ou la rue, ce qui n’est pas toujours vrai.

Dans l’étude Thoraxles que j’ai menée avec mon équipe de l’Inserm en 2012, nous avions traqué pendant une année scolaire les concentrations de particules fines, dioxyde d’azote et aldéhydes (des polluants issus de matériaux de nos intérieurs). Nous avions alors mis en évidence qu’en moyenne 30 % des 6590 enfants suivis étaient exposés à des taux de polluants bien supérieurs à ce que définit comme niveau acceptable l’Organisation mondiale de la santé ou l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Pire encore, puisqu’il y a des polluants pour lesquels il n’existe pas de valeur de référence, de norme. C’est le cas de nombreux COV, ces composants organiques volatils dont on ignore parfois encore les effets sur l’organisme.

C’était en 2012. N’y a-t-il aucune évolution depuis ?

J’ai eu l’occasion de retourner dans l’une classe de Marseille que j’avais étudiée il y a 18 ans. La maîtresse était la même… les chiffres des polluants aussi ! Faut-il généraliser ? Non. Il y a globalement une diminution des polluants présents, mais on reste parfois bien loin de ce qui est recommandé par l’OMS, tout particulièrement dans les grandes villes et dans les écoles situées près des axes routiers. À peu près au moment de la publication de notre étude de 2012, des décrets de loi avaient été pris pour obliger les écoles et crèches à surveiller la concentration des polluants dans leurs murs. Mais cette mesure, qui aurait dû peu à peu s’étendre aux autres établissements, a finalement été annulée sous la pression des collectivités locales pour lesquelles le coût était trop élevé.

Où en est-on aujourd’hui (ndlr)?

Aujourd’hui, l’État affiche toujours sa volonté de « rendre progressivement obligatoire la surveillance régulière de la qualité de l’air intérieur dans les établissements recevant du public ». Mais s’il existe toujours un décret portant sur « la surveillance de la qualité de l’air intérieur » « obligatoire dans les écoles maternelles et élémentaires ainsi que dans les crèches », celui-ci se borne à une « évaluation des moyens d’aération » puis, « au choix », à la mise en place d’une « campagne de mesures de polluants » ou d’une « autoévaluation de la qualité de l’air au moyen du guide pratique, permettant d’établir un plan d’action pour l’établissement ». Ce n’est qu’en cas d’absence « de mise en place d’un programme d’actions de prévention » que des mesures de la qualité de l’air intérieur doivent être réalisées tous les sept ans.

Vos études, celles de Respire, de Greenpeace et d’autres prouvent que l’on sait mesurer les taux des différents polluants. Mais sait-on évaluer la réalité de leurs impacts sur les enfants – et les adultes – qui travaillent dans les écoles ?

C’est, en effet, la question centrale que, finalement, peu d’acteurs se posent. Nous avons été les seuls en 2012 à ne pas nous contenter de recenser et de dénoncer ces polluants, mais à chercher à en évaluer les effets sur la santé. Qu’avions-nous conclu ? D’abord qu’un certain nombre de symptômes persistants que la médecine désigne sous le nom d’« évocateur d’asthme » étaient directement liés à ces environnements pollués. Cela se manifeste par des enfants dont la respiration siffle, qui ont des respirations compliquées, anormales, qui crachent ou toussent beaucoup. Nous avions aussi constaté des cas de rhinites, de dermatite atopique (une maladie inflammatoire de la peau qui occasionne de fortes démangeaisons) liés à la présence de différents polluants. Des constats que nous avons validés par un diagnostic médical.

Comment pourrait-on améliorer ces situations en général et plus particulièrement celles des enfants scolarisés à proximité de voies de circulation ?

Qualité air école – getty images

Peut-être en s’inspirant des Californiens ! Ceux-ci ont, par la loi, interdit la construction d’un établissement scolaire à proximité d’une route et aident les vieux bâtiments dans ce cas de figure à se délocaliser. À défaut, il faudrait a minima améliorer fortement la qualité de la ventilation des salles de classe. Car ces enfants subissent une double peine. On ne peut ouvrir la fenêtre sans faire pénétrer la pollution extérieure et on ne peut les laisser fermer au risque de générer d’autres problèmes liés aux polluants des matériaux de construction, aux mobiliers, à la peinture etc. Il faut donc installer des systèmes de ventilation filtrants performants.

Mais à mon sens ce qu’il manque peut-être avant tout c’est de l’information. Même si les études que nous évoquons existent, les gens n’ont pas totalement pris la mesure de ce qui se joue. Il y a encore de l’ignorance, des méconnaissances sur le sujet. Il faudrait notamment faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un enjeu court-termiste. Or, on parle surtout de pollution lors des pics. Ceux-là alertent, inquiètent et sensibilisent tout le monde… pour quelques jours. Effectivement, ces pics sont difficiles à vivre, voire dangereux, pour les personnes fragilisées. Ils ont des effets immédiats chez des sujets déjà concernés par des pathologies cardio-pulmonaires. Mais ce sont que des épisodes temporaires. Le vrai problème, c’est la pollution discrète, celle aux longs cours. La pollution du quotidien fait beaucoup plus de mal que les pics de pollution. Elle favorise des maladies chroniques souvent multifactorielles. On sait aussi que les particules les plus fines peuvent franchir la barrière alvéolaire, se retrouver dans le sang et toucher tous les organes. On sait encore que la pollution de l’air contribue à la prévalence du diabète de type 2 , de l’asthme bien sûr, mais aussi d’allergies, de l’obésité infantile, de maladies neurodégénératives, de l’arthrite rhumatoïde ou encore de retards de développement du fœtus.

À notre échelle d’individu, il faut donc faire preuve de bon sens pour éviter autant que possible les zones  – et les moments – impactés par la pollution. À notre échelle de citoyen, nous pouvons agir en votant ou allant voir nos élus pour les inciter à ne pas ignorer ce problème majeur.

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