
Vous enseignez l’allemand depuis près de vingt-cinq ans. Quel a été votre parcours ?
J’ai passé un CAPES d’allemand après des études de LLCE (langues, littératures et civilisations étrangères) en allemand. J’ai effectué une partie de ma maîtrise en Allemagne, ce qui m’a permis d’y vivre pendant presque deux ans. J’ai enseigné une seule année en lycée, sinon j’ai toujours travaillé en collège.
Aujourd’hui, vous êtes en poste en Vendée…
Oui j’y suis arrivée il y a quinze ans. Je suis titulaire dans un petit collège rural, le collège des Colliberts, à Saint-Michel-en-l’Herm. Il compte environ 295 élèves. Comme c’est un établissement de petite taille, mes heures ne suffisent plus à assurer un service complet depuis la réforme de 2016, et je dois donc compléter dans un autre collège. Cette année, je travaille dans un autre établissement situé à 35 kilomètres du premier. C’est aussi un collège rural, classé REP, avec environ 250 élèves. J’y avais déjà enseigné à mon arrivée en Vendée. Aujourd’hui, je fais presque moitié-moitié entre les deux établissements.
La réforme de 2016 a donc eu un impact direct sur votre quotidien ?
Très clairement. Ce sont les sections bilangues qui ont été impactées directement par cette réforme. Comme la LV2 commençait en 5e et qu’il fallait faire de la bilangue de continuité, et que souvent les heures de section bilangue sont prises sur la marge d’autonomie de l’établissement, certains chefs d’établissements n’ont pas eu d’autres choix que de choisir entre LV2 ou bilangue.
Pour ma part, au collège de St Michel, je suis passée de 16h30 de service à 10h30 puisque le choix avait été fait de continuer la bilangue (avec 3h d’allemand en 6e, puis 2,5h ensuite) et d’arrêter la LV2 (soit 2 x 3h en 4e et 3e). Chaque établissement a dû faire des choix et comme en plus les effectifs de germanistes s’étiolaient, c’était souvent un choix contraint des chefs d’établissement par manque de moyens en heures octroyées par la direction académique.
C’est de plus en plus difficile même pour des établissements plus gros de garder une LV2 allemand avec une section bilangue allemand. Dans l’un des collèges où je travaillais à l’époque, la classe bilangue a disparu. Dans l’autre, elle tient encore mais c’est un combat permanent. Maintenir les effectifs est très difficile, c’est un travail de tous les jours. Heureusement, les chefs d’établissement me soutiennent et jouent le jeu. Sans eux, ce serait impossible.
Cette obligation de continuité avec le primaire a été compliquée à mettre en place ?
Oui, énormément. À l’époque, on demandait aux professeurs d’allemand d’intervenir régulièrement en primaire. Sur mon secteur, cela représentait sept écoles différentes. Ce n’était tout simplement pas tenable, surtout quand on enseigne déjà dans deux collèges. On a fait comme on a pu, avec les moyens du bord. Heureusement, cette obligation est devenue une simple incitation mais les dégâts étaient déjà faits.
Aujourd’hui, continuez-vous à intervenir dans les écoles primaires ?
Oui, toujours. Je vais trois fois une heure dans toutes les écoles du secteur de mon collège de rattachement. Dans l’autre collège, où je viens d’arriver, je vais également intervenir dans six ou sept écoles primaires. C’est un travail supplémentaire, mais indispensable pour faire connaître l’allemand
Ces heures sont-elles intégrées à votre service ?
Non, elles viennent en plus. Elles sont heureusement rémunérées grâce à des heures fléchées par l’inspection et les écoles primaires. Sans cela, ce serait du bénévolat et ce n’est pas acceptable. Concrètement, je cale ces interventions sur mes heures libres.
Travailler en milieu rural pose-t-il des difficultés particulières ?
On est très isolés. Dès qu’on veut organiser une sortie culturelle, le coût du transport est un frein énorme. Un bus peut coûter 200 euros pour un trajet de vingt-cinq minutes. Pour l’étranger, c’est encore pire. Faire venir des intervenants extérieurs devient aussi très compliqué financièrement, d’autant que le pass Culture est aujourd’hui gelé ou fortement raboté.
Malgré tout, les échanges avec l’Allemagne restent possibles ?
Heureusement, oui, grâce à Erasmus+. Dans mon collège de rattachement, cette accréditation nous sauve. L’an dernier, j’ai pu organiser un séjour de neuf jours à Heidelberg pour seulement 150 euros par élève. Sans Erasmus+, le coût aurait été bien plus élevé. Avant cela, je faisais appel à l’Office franco-allemand pour la jeunesse, au conseil départemental… On gratte tout ce qu’on peut pour permettre aux élèves, souvent issus de milieux modestes, de partir.
Et dans le collège REP ?
Ils viennent tout juste d’obtenir l’accréditation Erasmus+. Une collègue d’anglais a trouvé un établissement partenaire en Allemagne, ce qui a permis d’organiser un premier séjour. Mon objectif est de relancer un véritable échange scolaire. Mais sur deux établissements, tout est à faire en double : les portes ouvertes, la promotion, les projets… C’est très énergivore
Les effectifs en allemand sont-ils très réduits ?
Oui, malheureusement. Dans le collège REP, j’ai des groupes à 11 élèves, parfois moins. J’ai même une classe bilangue de quatrième avec une seule élève, regroupée avec des troisièmes LV2. Pédagogiquement, ça fonctionne, mais c’est fragile. Tout repose sur la volonté du chef d’établissement. Un autre aurait fermé sans hésiter.
Et dans votre collège de rattachement, les effectifs sont-ils meilleurs ?
La LV2 a été fermée. Les élèves qui veulent faire de l’allemand doivent commencer dès la sixième, en classe bilangue. Là aussi, c’est un choix contraint. Les effectifs sont un peu plus élevés, mais très variables : sept élèves en sixième cette année, quinze en cinquième et en quatrième…
Comment expliquez-vous ce manque d’attrait pour l’allemand ?
Encore aujourd’hui, certains parents interdisent littéralement à leur enfant de faire de l’allemand. Les arguments sont toujours les mêmes : « c’est trop dur », « ça ne sert à rien », « ce n’est pas joli », « toute la famille a fait espagnol »… L’image de l’allemand reste associée à celle de l’ennemi et est très négative. On traîne ça comme un boulet.
Comment luttez-vous contre ces représentations ?
On essaie de montrer que l’allemand est une langue vivante, actuelle, utile. Je m’appuie par exemple sur des artistes contemporains qui chantent en allemand comme Zaho de Sagazan. J’explique aussi que l’Allemagne reste notre premier partenaire économique et que les germanistes sont recherchés sur le marché du travail. Mais au collège, cet argument a peu d’impact car les élèves sont encore jeunes…
Malgré tout, trouvez-vous encore du positif dans votre métier ?
Heureusement, oui. Les élèves nous le rendent bien. Quand ils partent en Allemagne, qu’ils osent parler, qu’ils découvrent une autre culture, on voit le sens de notre métier. Certains élèves, réticents au départ, reviennent en disant merci. Pour moi, la finalité est là : ouvrir les élèves au monde et à l’autre.
Le fait d’avoir de petits groupes change-t-il votre relation aux élèves ?
Oui. L’ambiance en classe est très sereine, presque familiale. Je n’ai jamais eu de problèmes de discipline. Les élèves se sentent bien, et moi aussi. C’est précieux.
Être souvent la seule professeure d’allemand dans un établissement peut être isolant…
C’est vrai. Heureusement, je m’appuie beaucoup sur des réseaux comme l’ADEAF (Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France, Ndlr) et les groupes de mutualisation entre professeurs d’allemand sur Facebook par exemple. Ça m’a vraiment sauvée. On échange des idées, des ressources, on se soutient. Sans ça, ce serait beaucoup plus dur de tenir sur la durée.

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