Trois enseignants témoignent de la difficulté à enseigner en distanciel durant les blocages de lycée. Image : Getty

Les violences perpétrées contre certains établissements ou professionnels de l’Éducation, ont amené des lycées à fermer leurs portes et à proposer des cours à distance à la place. Un dispositif déjà expérimenté par le passé, notamment pendant le confinement dû au Covid. « Nous sommes passés en distanciel suite à de la casse au lycée (par des personnes extérieures). Le proviseur pensait ne pas être en mesure d’assurer la sécurité des personnes dans les locaux », explique Loïs Ballester, professeur d’anglais en Auvergne-Rhône-Alpes. Malgré la fermeture de l’établissement, les professeurs y ont presque toujours eu accès pour y travailler ou avancer sur des projets.

Pour les cours à distance, pas de consigne claire dans son lycée, si ce n’est que les enseignants devaient faire l’appel et donc fonctionner en synchrone. Le prolongement de ces cours à distance était revu tous les deux jours, et parfois même du jour au lendemain. Tous les enseignements, y compris ceux d’EPS ou de sciences expérimentales, étaient au même régime.
Dans d’autres lycées, un protocole de télé-enseignement a parfois été adressé aux enseignants.

Cours à distance : une participation inégale des lycéens


Dans le lycée de Loïs Ballester, les lycéens étaient très assidus à ces cours en distanciel. « Je n’avais que deux absents en moyenne ; c’est plus qu’en présentiel, mais loin des chiffres du confinement de 2020 », constate l’enseignant.
La participation à ces télé-enseignements n’a pourtant pas été suivie avec le même intérêt partout.
Dans le lycée professionnel où enseigne Karin Pothier, professeur d’esthétique dans l’académie de Montpellier, les cours ont eu lieu à distance pendant deux jours. « Nous devions leur donner un travail à faire selon la matière enseignée avec un rendu dans la semaine, explique l’enseignante, mais très peu d’élèves ont envoyé les devoirs. C’est très compliqué de les faire travailler à distance », reconnaît-elle.

William Thibault, professeur d’économie-gestion dans l’Académie de Nantes et président de la section syndicale CFTC EPR (Enseignement public, Recherche) Pays de la Loire, a lui aussi rencontré des réticences face au télé-enseignement proposé. Son lycée a été fermé quatre jours la semaine dernière. Peu d’élèves ont participé aux cours à distance. « Le lundi matin, je me suis connecté à 8h pour transmettre mon cours. J’ai attendu jusqu’à 10h30. Je n’ai vu personne se connecter », indique-t-il. Les jours suivants, certains ordinateurs d’élèves se sont connectés. Mais parfois ce n’étaient pas les lycéens qui étaient là, mais l’un de leurs parents qui ne travaillait pas ce jour-là. J’ai été très étonné. J’ai dit à la maman qui suivait l’un de ces cours : « mais Madame, c’est votre enfant qui passe le bac à la fin de l’année. C’est lui qui doit suivre la scolarité » se souvient l’enseignant d’économie-gestion. Elle m’a dit « qu’elle allait revoir le cours avec sa fille quand elle serait réveillée ». Ce n’est pas la première fois que l’enseignant a ce genre de surprise. Il constate que des élèves allument leur ordinateur et puis retournent se coucher ou suivent le cours depuis leur lit. Il préfère désormais ne pas actionner le mode vidéo quand il est en visio avec eux. « Vous avez fait votre diaporama, vous expliquez l’exercice et quand vous interrogez l’élève, vous le voyez couché dans son lit. C’est gênant. Les rituels ont sauté, à l’école comme à la maison, et tout est permis car il n’y a pas de contrainte derrière. Et quand nous exigeons un retour à ce qui nous paraissait normal, on passe, pardonnez-moi l’expression, pour un vieux con », déplore l’enseignant.

Son lycée a repris les cours en présentiel lundi, sans qu’un temps de préparation n’ait été prévu avec l’équipe éducative. « Je le regrette car il y a eu des violences dans mon lycée. Des collègues ont été gravement malmenés par certains groupes et sont particulièrement choqués », déclare-t-il.

Un retard sur le programme qui inquiète

Pour les lycéens, l’année de première et celle de terminale sont importantes avec les épreuves du baccalauréat et Parcoursup en ligne de mire. Ces échéances en amènent certains à s’inquiéter du retard pris. « En anglais, nous avons un peu de marge, ça devrait aller. Malgré tout, les élèves commencent à être inquiets. Le distanciel permet de ne pas perdre pied, mais je ne dirai pas non plus qu’il limite les dégâts », confie Loïs Ballester.

Le programme est dense. A partir de février, William Thibault prévoit de consacrer une partie de ses cours à la préparation du grand oral. « Ce qui n’aura pas été vu en termes de connaissances et de conceptualisation, il faudra qu’ils le voient d’une autre manière, via un padlet ou des documents numériques », prévient-il. Au-delà des difficultés liées à la continuité pédagogique, l’enseignant redoute de voir certains élèves, notamment les plus fragiles, perdre progressivement le lien avec leur établissement, les apprentissages et les équipes éducatives et entraîner un décrochage durable. Afin d’anticiper ces risques, il préconise, dans chaque établissement, la mise en place de cellules de raccrochage et de persévérance scolaire.

Le lycée de Loïs Ballester doit rouvrir, après une première tentative qui s’est soldée par un échec.

« Je suis sur les nerfs. Les journées passées face à un écran ne sont pas ma tasse de thé. Ajoutons à ça la frustration de ne pas pouvoir faire son métier correctement (notre proviseur parlait de mode « dégradé »), d’avoir dû remanier une grosse partie des préparations, d’avoir l’impression que rien n’est fait pour écouter et calmer le mouvement : vraiment, ce n’est pas mon début octobre préféré », conclut-il.