
Des journées au lycée qui n’en finissent pas… C’est l’une des critiques soulevées par le mouvement lycéen. Depuis 1992 et les réformes successives, il y a eu une légère baisse horaire en première et en terminale. En seconde, elle se limite à la perte de 2 h d’accompagnement personnalisé garanti. Un quota d’heures d’enseignement qui reste plutôt stable. Alors d’où vient ce sentiment d’avoir des journées d’étude interminables ?
Des emplois du temps morcelés
« La réforme Blanquer, notamment avec la transformation des filières et l’organisation des enseignements de spécialité, a profondément bouleversé les emplois du temps et le rythme des journées des élèves », estime William Thibaut, professeur d’économie-gestion dans l’Académie de Nantes et président de la section syndicale CFTC EPR (Enseignement public, Recherche) dans les Pays de la Loire.
Depuis la réforme du lycée de 2019, l’organisation des classes s’est complexifiée, avec des journées de 8 h à 18 h parfois ponctuées de plusieurs heures creuses entre deux cours. Un lycéen présent de 8 h à 18 h cinq jours par semaine passerait environ cinquante heures dans son établissement pour 26 ou 27 heures de cours. « Avec la réforme de Jean-Michel Blanquer, on devait alléger les horaires, mais les enseignements s’empilent. Les spécialités s’ajoutent aux options et aux langues, sans que le socle commun n’ait été allégé. Les élèves sont aujourd’hui complètement étranglés », analyse William Thibaut.
Cela entraîne des contraintes d’organisation importantes dans les lycées car les emplois du temps doivent tenir compte des combinaisons de spécialités, des effectifs et des salles disponibles. Les emplois du temps sont construits en barrettes : les élèves sont regroupés dans une même classe, puis répartis dans différents groupes en fonction de leurs spécialités ou de leurs options. Les emplois du temps doivent être coordonnés entre ces groupes. « Parfois pour satisfaire le choix de seulement 2 ou 3 élèves, l’ensemble des élèves de la classe se retrouve avec un trou de 2h dans la journée », remarque Christophe Sanchez, secrétaire départemental du SNPDEN UNSA du Gard, syndicat majoritaire des personnels de direction. Les trous générés ne sont pas volontaires. Ils sont juste une conséquence de la réforme.
Du temps inexploité
Gilles Amat est inspecteur d’académie honoraire et auteur de « Comprendre l’École pour la relever » (éditions L’Harmattan). Du temps où il exerçait, les horaires concernaient une classe entière. Les élèves disposaient ainsi d’un groupe de référence toute l’année et des mêmes professeurs. De quoi socialiser, créer des amitiés et prendre ses repères. « La réforme Blanquer a fait exploser ce cadre. J’ai suivi de près les études de mon petit-fils, en lui apportant à la maison l’aide qu’il ne trouvait pas dans l’éducation. Avec les options, il circulait toute la journée d’un groupe à l’autre, car les élèves venus de toutes les classes de seconde se regroupaient au moment de leur option commune, avec un enseignant attaché à l’option, et non à la classe », se souvient l’ancien inspecteur. Et difficile d’utiliser ces heures creuses pour étudier car les salles sont souvent toutes prises d’assaut par les cours.
Outre ces emplois du temps à trous, l’absence des professeurs non remplacés accentue l’impression de temps gâché. Pour l’année scolaire 2024-2025, ce sont près de 10 % des heures d’enseignement qui n’ont pas été assurées dans les collèges et lycées publics (y compris pour cause de fermeture totale de l’établissement), d’après une étude du service statistique du ministère de l’Éducation nationale.
Un éloignement des villes
A cette amplitude horaire s’ajoute la distance. Certains élèves habitent loin de leur établissement scolaire, notamment en milieu rural. Il faut donc ajouter un temps de trajet, synonyme de fatigue. William Thibaut enseigne dans un lycée d’une petite ville de province et beaucoup de ses élèves habitent à la campagne. « Certains font une heure et demie de bus le matin et autant le soir. Ceux-là arrivent à 7 h 30 pour commencer les cours à 8 heures, alors qu’ils se sont levés à 5 h 30. Le lycée ne maîtrise pas ces horaires, qui sont souvent négociés par le conseil régional avec les compagnies de transport », relève l’enseignant.
Le problème n’est pas nouveau et n’explique pas à lui seul pourquoi les lycéens d’aujourd’hui seraient plus éreintés par ces trajets.
Trop de dédoublement de classes ?
Pour William Thibaut, l’une des solutions pour alléger les horaires serait de réduire les heures de dédoublement. « Il faut l’assumer politiquement et est-ce vraiment ce que nous voulons ? », interroge l’enseignant. Cela irait, en effet, à l’encontre d’une autre revendication lycéenne : réduire les effectifs des classes. « Je constate que les élèves et les enseignants vivent finalement la même chose : la fatigue. Tout le monde décroche en fin de journée. Le temps de sommeil des jeunes est raccourci, notamment à cause des réseaux sociaux et des jeux vidéo. Cela ajoute du stress et de la pression. Lorsqu’un élève arrive en cours fatigué, stressé et sous pression, le professeur ne peut plus se consacrer pleinement à son enseignement. Il passe davantage de temps à gérer sa classe, ce qui peut conduire à des conflits », analyse l’enseignant. Le problème dépasserait donc celui des simples heures de cours.
« Ce n’est plus un métier, c’est un supermarché »
William Thibaut déplore aussi le flux constant d’informations qui noie les lycéens et le manque de rituels dans les établissements. « Il y a un stress lié à l’impression de ne pas pouvoir tout faire dans l’instant. Les jeunes veulent être partout à la fois, alors que c’est impossible. Je le constate dans mes classes : nous sommes en octobre et certains élèves ne se connaissent toujours pas, parce qu’ils n’ont que quatre heures de cours ensemble. D’autres ne connaissent même pas leur professeur principal comme enseignant », ajoute William Thibaut.
La situation n’est pas meilleure côté proviseur et équipe éducative, confrontés eux aussi au casse-tête des emplois du temps, au manque de salles et aux horaires à rallonge. « Le prof de maths de mon petit-fils m’a dit, sachant que j’avais débuté comme lui : on me demande d’aider individuellement les élèves, mais je les vois arriver de toutes les classes ; je n’ai pas le temps de les connaître, il y en a trop, et je dois aller dans tous les conseils de classe de première pour donner mon avis, chaque fois, sur deux ou trois élèves. Ce n’est plus un métier, c’est un supermarché », relate Gille Amat.
Évaluations, notes, Parcoursup… Une pression constante
Dans certains établissements, chaque enseignant doit prévoir au moins trois évaluations par trimestre. A l’approche de la clôture des notes, les évaluations s’accumulent ; la charge de travail et la pression s’intensifient. Alors que les notes du contrôle continu doivent permettre de révéler le niveau global de l’élève sur ses années lycée, de gagner en réalisme et d’atténuer l’anxiété, cela s’est transformé avec Parcoursup. « Les algorithmes, dans les sections très convoitées, sont très sélectifs. Mon petit-fils tremblait à chaque contrôle, recalculait frénétiquement ses moyennes après chaque note, et pleurait pour une mauvaise note impossible à rattraper », se souvient l’ancien inspecteur d’académie.
Les démarches sur Parcoursup accentuent également le stress des jeunes et de leurs parents, tout comme l’impossibilité de connaître les raisons d’un rejet dans les formations envisagées.
Certains jeunes, pour mettre toutes les chances de leur côté, recourent à des professeurs particuliers ce qui accroît encore la charge de travail. « Tout cela est à mettre en parallèle avec un contexte social et international morose et anxiogène, une école républicaine qui peine à tenir sa promesse d’ascension sociale par l’effort et une santé physique et mentale dégradée chez les jeunes », ajoute Christophe Sanchez.
Des effectifs limités à 28 impliquent des classes en plus
Suite aux mobilisation lycéennes, le gouvernement a déjà annoncé une restriction des effectifs à 28 élèves par classe en seconde. Sur LinkedIn, un professionnel de l’éducation, faisait le compte. Son lycée comporte actuellement onze classes de seconde générale d’environ 34 élèves chacune. Il faudrait donc ouvrir au moins deux nouvelles classes et ajouter 54 heures de cours en plus par semaine. « Les emplois du temps vont automatiquement combler les trous dans la semaine, les mercredis après-midis et des horaires entre 8h et 18h. Il va obligatoirement nous manquer des salles de classe, et je ne parle pas des labos de sciences qui sont aujourd’hui à 95% de leurs capacités », déplore-t-il. Et même si la démographie prévoit une baisse du nombre d’élèves dans les années à venir, cela ne concernera pas tous les établissements…
Christophe Sanchez remarque de son côté que certains lycées ont déjà pris le parti de réduire leurs effectifs en seconde, dans le cadre de leur autonomie. Ils prennent sur leur marge et diminuent donc le nombre de dédoublements, notamment en LV. « Ça ne change rien en 1ère et terminale car le nombre global d’élèves de 2nde ne change pas ou tout au moins n’augmente pas ! (…) Si l’on veut vraiment des journées plus courtes, il faudra soit diminuer le nombre d’heures de cours, soit diminuer la durée des vacances scolaires… », suggère-t-il.








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