Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis écrivaine et philologue, italienne vivant en France. J’ai étudié le grec ancien et le latin, que je n’ai jamais cessé de pratiquer, d’enseigner et de traduire. Mon travail consiste à faire dialoguer les langues anciennes avec notre présent, non par nostalgie, mais parce que ces langues sont encore capables de nous aider à penser le monde contemporain, le temps, le corps, l’éducation, la liberté.

Vous avez récemment publié un ouvrage intitulé Pourquoi étudier le latin et le grec (n’)est (pas) inutile. Pouvez-vous retracer la genèse du projet ?

Ce livre est né d’une fatigue, mais aussi d’une urgence. La fatigue d’entendre, année après année, que le latin et le grec seraient des savoirs élitistes, décoratifs, dépassés. Et l’urgence de répondre, non pas par la défense d’un patrimoine, mais par une réflexion sur l’utilité réelle, humaine, intellectuelle, existentielle de ces langues.

Je n’ai pas voulu écrire un manifeste pour spécialistes, mais un livre adressé à tous : élèves, parents, enseignants, citoyens. Un livre qui parte de l’expérience vécue, de la mienne et de celle de mes étudiants, pour montrer que le grec et le latin ne servent pas à “savoir plus”, mais à penser autrement.

Qu’avez-vous souhaité exprimer par les mots entre parenthèses dans le titre ?

Les parenthèses sont essentielles : elles disent le doute, la complexité, le refus d’une réponse binaire. Oui, le latin et le grec peuvent sembler inutiles si on les réduit à une accumulation de règles ou à un marqueur social. Mais ils cessent immédiatement de l’être dès qu’on les considère comme des langues de formation de la pensée, de lenteur, de précision, de liberté intérieure.

Les parenthèses ouvrent un espace de respiration : elles invitent à se demander utile pour quoi ? et pour qui ?

Vous avez vous-même enseigné. Qu’avez-vous constaté de l’intérêt des jeunes élèves pour les langues anciennes ?

Contrairement à ce que l’on dit souvent, les élèves ne sont pas désintéressés. Ils sont surtout en attente de sens. Lorsqu’on leur montre que le grec et le latin parlent du désir, de la peur, de la justice, du corps, de la mort, de la joie – autrement dit, de leur propre vie – l’intérêt est immédiat.

Ce qui décourage les élèves, ce n’est pas la difficulté, mais l’abstraction vide. Les langues anciennes demandent de l’exigence, oui, mais les jeunes sont tout à fait capables de l’accepter si on leur en donne la clé.

Quel est l’état de l’enseignement du grec et du latin en Italie ?

L’Italie reste un pays où les langues anciennes occupent une place institutionnelle importante, notamment dans les lycées classiques. Mais cette présence est aujourd’hui fragile : elle est souvent défendue par tradition plus que par conviction pédagogique renouvelée.

Le risque est de transformer le grec et le latin en monuments intouchables, alors qu’ils devraient rester des langues vivantes intellectuellement, capables de dialoguer avec le présent.

Que faudrait-il, selon vous, pour rendre cet enseignement accessible à davantage d’élèves ?

Il faudrait d’abord changer le récit. Sortir de l’idée que le grec et le latin seraient réservés à quelques “bons élèves”. Ensuite, former et soutenir les enseignants, leur donner du temps, des moyens, une liberté pédagogique réelle.

Enfin, il faut accepter que ces langues ne servent pas uniquement à produire des compétences immédiatement mesurables. Leur force est ailleurs : elles apprennent à lire lentement, à douter, à interpréter, à habiter le langage. Et cela, aujourd’hui, est tout sauf inutile.