On a beaucoup parlé des conséquences de la crise sanitaire pour les aînés. Quel regard portez-vous sur celles-ci pour les plus jeunes… ?

Boris Cyrulnik Boris Cyrulnik (c) DRFP Odile Jacob

Ce qui nous arrive n’est pas une crise, c’est une catastrophe, au sens étymologique du mot. C’est une coupure suivie d’un virage ; strofí, en grec. On ne l’a pas en tête, mais les catastrophes surviennent régulièrement dans l’histoire de la terre, notamment des catastrophes écologiques avant même l’apparition de l’homme : inondations, glaciations, séismes… À chaque fois, la vie a repris, mais différemment de celle d’avant. C’est d’ailleurs de la nature qu’est né le concept de résilience qui, vous le savez, m’est cher et que l’on attribue trop souvent à tort à la métallurgie. 

Plus précisément, ce sont les agricultures qui ont porté ce terme en qualifiant un sol résilient lorsqu’y apparaît une faune et une flore différente après qu’il ait subi un incendie ou une inondation. C’est d’ailleurs la plus jolie définition de la résilience que je connaisse.

Toutefois, à la différence de nombreuses catastrophes d’autrefois, celle que nous vivons n’est pas une catastrophe écologique. C’est, comme le sont les guerres, une catastrophe de civilisation. Car c’est la civilisation qui a « fabriqué » le virus en créant l’environnement lui permettant d’apparaître. C’est la civilisation qui a propagé le virus en le transportant, comme fut le cas avec la grippe espagnole de 1918 ou avec la variole véhiculée par les caravanes de la soie ; voyez que cela n’est pas si nouveau.

Pour revenir à votre question, il faut d’abord dire que sans les mesures sanitaires, notamment les confinements, nous aurions eu entre 600 000 et 700 000 morts en France avant la disparition du virus, et pas seulement des décès de personnes âgées. Donc, il fallait protéger les plus fragiles. Mais si le confinement est une protection physique, c’est aussi une immense agression psychique.

Neurologiquement, notre cerveau ne fonctionne correctement que s’il est stimulé par d’autres cerveaux autour de lui. C’est un rouage essentiel de notre fonctionnement, et particulièrement pour les enfants qui cherchent cette altérité auprès de leurs copains. Cette pandémie nous donne l’occasion de comprendre que l’homme, l’humain, n’est rien d’autre qu’un élément de la nature. Et, individuellement, nous avons tous notre propre manière d’être hommes ou femmes, sculptés par notre milieu, notre environnement, y compris pendant une catastrophe.

C’est le propos de votre dernier livre, « Des âmes et des saisons. Psycho — écologie » (Odile Jacob – 2021), dans lequel vous détaillez comment notre environnement agit sur le cerveau avant même la naissance.  

Oui, je développe dans celui-ci les trois enveloppes écologiques qui entourent l’être humain. La première est la niche sensorielle. Elle commence dès la conception et la grossesse. Évidemment, il y a un déterminisme génétique. De la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule ne naîtra pas un hippopotame ! Mais le milieu tutorise le développement du futur enfant dès ces instants-là. On sait aujourd’hui « photographier » par neuroimagerie que chez une femme enceinte stressée (par son passé douloureux, un conjoint violent, la guerre, la précarité sociale…), les principales substances de régulation du stress, adrénaline et cortisol notamment, franchissent la barrière du placenta. Dans le pire des cas, le bébé naîtra avec des altérations cognitives qui, si elles ne sont pas corrigées plus tard, se retrouveront dans l’écolier, l’adulte qu’il deviendra. La bonne nouvelle c’est que, plus le cerveau est jeune, plus il se répare aisément en éloignant les facteurs de stress. Ce qui est vrai aussi pour les stress générés par la période actuelle.

La seconde enveloppe écologique est la niche sensorielle. Une fois au monde le bébé va sentir, toucher, voir et entendre sa mère d’abord, puis son second parent. Là aussi, l’investissement affectif envers le bébé va sécuriser l’enfant d’une façon fondamentale et lui permettre de bien se développer.  

La dernière enveloppe écologique, c’est celle dite du « récit ». Dès son 10e mois, le bébé comprend 10 mots et, à sa troisième année, il y a une explosion du langage. Or, un enfant qui aura grandi dans des enveloppes sensorielle et écologique de qualité entrera en maternelle avec un « stock » de 1 000 mots. Un autre qui n’aura pas du tout bénéficié de niches écologiques stables et sécurisantes arrivera à l’école avec une connaissance de 200 mots. Un enfant peu aimé, délaissé ou dénigré par les mots de ses parents (« tu es nul »), va vivre un récit qui va modifier son cerveau, évidemment pas pour le meilleur. Cela perdure bien au-delà de l’enfance, ainsi je vous complimente ou si je vous insulte, je vais modifier votre biologie.

Votre ouvrage montre que les altérités constructives, sécurisantes, permettent à l’enfant de bien se développer. Or les règles sanitaires nous privent de ces altérités bénéfiques. Quelles seront les conséquences pour les enfants, les adolescents ?

Je ne suis pas particulièrement inquiet pour les plus petits, du moins s’ils bénéficient des enveloppes écologiques riches. Les petits s’adaptent facilement et leur cerveau, très malléable, pourra aisément se remettre de tout cela. C’est moins évident pour les adolescents. À cet âge-là se produit un phénomène neurologique d’élagage des synases. Le cerveau se « circuite » et fonctionne à l’économie, avec moins de neurones. Il a besoin de moins d’effort pour obtenir de bons résultats. Lorsque l’élagage synaptique se fait mal, le cerveau est moins adapté au milieu scolaire, social, affectif… Le confinement et la distanciation n’aident pas à ce bon élagage. Mais ces jeunes gens – tout comme les adultes d’ailleurs — s’ils ont acquis avant le confinement de bons facteurs de protection (une famille aimante, stable, un cadre de vie non stressant…) souffriront toutefois peu des contraintes. Ils vont compenser en pratiquant un sport, en se mettant à la musique, à l’écriture… Et, une fois cela derrière nous, la plupart pourront reprendre un bon développement ; ils seront résilients. Pour les autres, cela pourra, en effet, être un traumatisme qui va demeurer et s’ajouter aux précédents tels que maltraitances, précarité sociale, développement intellectuel et culturel limité…

On constate pourtant que de plus en plus de jeunes, étudiants notamment, qui bénéficient d’une histoire familiale apaisée et d’un cadre de vie sain, manifestent des troubles anxieux voire des formes de dépression. Selon un récent sondage de la Fondation FondaMental, 2 jeunes sur 3 estiment que la crise va avoir des conséquences négatives sur leur propre santé mentale.

Oui, parce que tout cela reste une structure interactionnelle constamment évolutive. Ce que je viens de décrire a été observé lors d’un premier confinement. Mais la répétition des contraintes, les perspectives d’avenir qui se réduisent amènent un certain nombre de ceux que j’appelle les « biens partis » à se fissurer également.

Pour les lycéens et les étudiants entre aussi en jeu la question des cours par écran. Eux aussi se répètent, se multiplient. J’ai moi-même monté des cours en MOOC lorsque j’étais doyen du pôle Environnement Judiciaire École Nationale de la Magistrature.

J’avais soigneusement préparé mes interventions, j’ai pourtant constaté, à la fin du cursus, qu’une majorité des inscrits avaient décroché. L’écran est un outil qui facilite énormément la communication. Mais il n’offre pas une communication de qualité, car il ne permet que très peu d’interactions. Skype, Zoom, etc. sur le plan technique c’est stupéfiant, mais il leur manque l’interactivité qui rend la communication captivante. Le stimulus de la rencontre est essentiel pour tout le monde, sans doute plus encore pour les jeunes gens qui ont besoin, au sens propre du terme, de côtoyer leurs amis, de voir la bobine du prof quand il fait son cours, d’éclater de rire, de râler… Pourquoi ? Parce que le principal stimulant de la mémoire c’est l’émotion, c’est elle aussi qui donne le plaisir d’apprendre. Et cette émotion est quasi-inexistante lorsqu’on suit un MOOC ou un cours par vidéo. C’est encore plus vrai lorsque, comme c’est souvent le cas, les étudiants et les lycéens, coupent leur propre caméra, leur image vidéo. L’enseignant parle à des écrans noirs ! Et ce n’est pas non plus l’équivalent d’un échange par téléphone qui permet, lui, une relation très forte, très intime. Beaucoup de psychologues font d’ailleurs d’excellentes thérapies par téléphone. Les cours en distanciel engourdissent et atrophient… Ce qui explique que des jeunes pourtant dans un environnement sécure, agréable, avec un environnement aimant, etc. peuvent, à leur tour, décrocher.

La France compte seulement un psychologue pour 30 000 étudiants.C’est très loin des besoins et des recommandations internationales. Comment l’expliquez-vous ?

C’est d’abord un problème culturel. Les troubles de l’adolescence, du jeune adulte, existaient bien avant l’apparition du virus et ce chiffre est symptomatique de l’oubli par les cultures occidentales des rituels de l’accompagnement des enfants vers l’adolescence. À ce propos, je recommande le film « La chasse au lion à l’arc » de Jean Rouch, réalisé dans la région du Niger, qui raconte comment un jeune garçon est aidé à vaincre ses peurs, les sorcelleries, de la mort. C’est son chemin vers l’âge adulte

Cette absence de transition explique en partie pourquoi il y a tant d’échecs lors des premières années universitaires. Dans les pays d’Europe du Nord, l’année de césure post-Bac, l’année sabbatique, est plus fréquente et les résultats des étudiants n’en sont pas moins bons. 

Ne faudrait-il pas chez nous imaginer une structure intermédiaire entre la famille et la société ? Un temps pendant lequel le jeune adulte pourrait mûrir. Une petite fille sur deux née en 2021 sera centenaire. Qu’elle « perde » un ou deux ans dans le déroulé de son cursus scolaire, quelle importance ?

L’absence de psychiatres dans le système universitaire s’explique aussi par des soucis d’économie à court terme. On a vu la même chose dans les systèmes hospitaliers avec la fermeture de nombreux lits et dont on paye les conséquences aujourd’hui. Enfin, il faut aussi reconnaître que les étudiants en médecine choisissent de préférence des métiers aux gestes « techniques », moins chronophages et surtout bien mieux payés. Les métiers d’aide sont aujourd’hui peu valorisés, contrairement à ce qui se passait au début des années 70. Nous, psys, avons eu nos 30 glorieuses ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si la toute nouvelle série « En thérapie » sur Arte pourra faire naître quelques vocations.

Comment aider à la fois les élèves, mais aussi les enseignants ?

On sait qu’il y a des professeurs qui par leur manière de présenter leur cours stimulent l’attention, la mémoire, le plaisir d’apprendre, etc. d’une manière formidable. Il faudrait donc encore accentuer, travailler, cette capacité à faire passer les enseignements.  

Ma fille est maître de conférences à l’Université Sophia Antipolis de Nice.

Elle constate la difficulté d’enseigner, la perte de motivations des élèves et la lassitude des enseignants… Mais elle me dit aussi que lorsqu’elle ou ses collègues parviennent à monter des petits groupes de travail, la qualité des échanges est extraordinaire. C’est d’ailleurs aussi ce que propose l’université de Mons, avec laquelle je travaille, lorsqu’elle organise du mentorat par d’anciens étudiants. Peut-être que faciliter une forme du tutorat entre anciens étudiants, lycéens et actuels étudiants – en respectant la distanciation, bien sûr- donnerait un peu d’air à tout le monde. Mais je rejoins la Société française de pédiatrie qui estime qu’il faut autant que le contexte sanitaire l’autorise, maintenir les écoles ouvertes.

Pour conclure, j’espère vraiment que cette crise va nous faire prendre un vrai tournant. Nous nous sommes crus au-dessus de la nature. Il serait temps que nous cessions de vivre dans un monde de technologies, de sprint et de course à la performance.