Boris Cyrulnik : « L’affectivité favorise l’apprentissage ‘facile’ et le plaisir d’apprendre »

Boris Cyrulnik cosigne l’ouvrage « Préparer les petits à la maternelle » sorti aux éditions Odile Jacob. Le célèbre neuropsychiatre vient aussi d’être nommé à la tête de la Commission des 1000 premiers jours. Il fait pour nous le point sur cette actualité riche.

Boris Cyrulnik (c)DRFP Odile Jacob

L’ouvrage « Préparer les petits à la maternelle » est issu des Assises de la maternelle organisées en mars 2018. À qui s’adresse-t-il ?

C’est un livre collectif que j’ai dirigé et qui compte parmi ses contributeurs Alain Bentolila, Ranka Bijeljac-Babic, Francis Eustache, Anne-Marie Fontaine, Pierre Lemarquis, Valérie Grembi… C’est donc un ouvrage de spécialistes, mais qui est accessible à tous, professionnels de l’enfance bien sûr, mais aussi aux enseignants, aux parents… Je précise qu’il ne s’agit pas du compte-rendu des Assises de la Maternelle proprement dit. On pourrait le présenter comme une sorte de point d’étape des connaissances et de recommandations en matière du développement des capacités cognitives de l’enfant, de l’acquisition du langage, de l’apprentissage… Dans mon propos introductif, j’insiste sur une notion qui est pour moi essentielle, celle de l’affectivité chez le tout petit enfant. Elle est la clef de son épanouissement.

En 2015, vous nous disiez que peu d’enseignants ont conscience de leur impact affectif. Quelle est la place de l’école dans cet épanouissement psychologique ?

Tous ceux qui sont en interaction avec un enfant sont concernés par l’affectivité de celui-ci. Les éducateurs, les animateurs d’activités sportives ou culturelles et plus encore les professeurs des écoles puisque les enfants passent beaucoup de leur temps de veille avec eux. Pendant des décennies, dans le cadre scolaire, on n’a absolument pas tenu compte du facteur affectif. Au contraire, on a cherché à limiter l’affectivité qui pouvait naître entre les adultes en charge des enfants et ces derniers. Les professionnels de l’enfance étaient invités à éviter les formes d’attachement, sous prétexte que celles-ci risqueraient de rendre les enfants capricieux, pour ne pas dire odieux. On sait aujourd’hui que l’émotion est le meilleur stimulus de la mémoire, des relations et des apprentissages. L’affectivité favorise l’apprentissage « facile » et le plaisir d’apprendre. Ce que je vous dis là, on ne le sait pas seulement intuitivement ou par des constatations de terrain, on le sait désormais grâce aux progrès des neurosciences, neuro-imagerie et neuro-biologie.

Les neurosciences sont-elles vraiment un terreau de progrès pour l’école ?

Elles ne sont pas tout, mais la réponse à la question est « oui », parce que la neuro-imagerie nous montre, par exemple, que le « nouveau cerveau », le cerveau du nourrisson qui ne verbalise pas encore, ne se met à travailler que lorsqu’il y a relation ou émotion. On a longtemps cru qu’il fallait déverser des informations dans les crânes des écoliers et que c’était la qualité des cerveaux qui déterminait si l’enfant allait être bon élève ou cancre. Or les neurosciences nous démontrent que l’intelligence est d’abord une qualité relationnelle, pas une qualité cérébrale. Les neurosciences montrent aussi — au sens propre du terme — que le cerveau d’un enfant sécurisé fonctionne d’une manière différente de celui qui vit dans un environnement insécure. Un enfant qui a la malchance de vivre dans une famille en précarité sociale, dans un contexte de malheur familial ou de violences… apprend moins bien. Son cerveau n’est en rien de moins bonne qualité, mais il a une tension anxieuse qui diminue considérablement son accès au plaisir d’apprendre. Chez ceux-là, l’amygdale rhinencéphalique (qui est le socle neurologique de l’émotion) « flambe », monopolise l’énergie, l’attention… Les enfants n’ont pas la décontraction indispensable pour accéder au plaisir d’apprendre.

Vous insistez sur cette notion de « plaisir d’apprendre » comme charpente de l’élève qui va s’épanouir à l’école. Mais peut-on inculquer le plaisir d’apprendre ?

Non, le plaisir d’apprendre ne s’inculpe pas, il est par contre possible de le provoquer par des relations riches. Un professeur des écoles peut, par ses sourires, sa tonalité, ses mimiques, ses gestes et, souvent, en ralentissant le rythme des leçons, donner confiance à l’enfant. Contrairement à ce que certains défendent, je suis opposé à l’idée de sur-stimuler les enfants, de les stresser un peu, de leur demander de réaliser des tâches pour lesquelles ils doivent se surpasser… Cela ne marche pas. Bien sûr, on voit dans certains pays d’Asie comment des enfants sont « dressés », mis en compétition, stimulés à des niveaux insensés. Et cela donne des résultats absolument stupéfiants… mais seulement pour quelques-uns d’entre eux. Tous les autres en souffrent d’une manière effroyable.

Estimez-vous nécessaire une révolution de la formation des professeurs des écoles et des Atsem ?

Non, pas une révolution puisqu’en définitive, il s’agit d’abord de favoriser un changement d’attitude, mais une évolution, c’est certain. Et vous avez raison d’évoquer les Atsem, car elles (je dis « elles », car ce sont presque toujours des femmes) ont un rôle absolument fondamental dans la sécurisation. Ce sont elles qui font le trait d’union entre l’univers du domicile et celui de l’école maternelle. C’est à elles que les parents confient en premier les malheurs — un décès, une maladie, la perte d’un emploi… — qui surviennent dans la famille et affectent l’enfant.

Les professeurs des écoles ont généralement des savoirs universitaires d’excellente qualité, mais manquent de connaissances sur la sécurisation qu’ils doivent offrir aux enfants.

Nous avons un retard à combler par rapport à ce qui se pratique au Canada ou dans bien des pays nordiques. Je plaide donc pour que les théories de l’attachement soient incluses dans la formation des ATSEM et des futurs professeurs, mais aussi pour que les professeurs actuellement en poste puissent bénéficier de ces savoirs dans le cadre d’enseignements Post-Universitaires. Il ne s’agit pas de demander aux professeurs et Atsem de suivre des cours de neurologie ou de maîtriser les différentes théories psychologiques, ils ont déjà bien assez à faire. Mais apprendre les clefs sur la manière de sécuriser un enfant, voilà quelque chose dont ils sont non seulement aisément capables, mais déjà demandeurs. J’en veux pour exemple le nombre de ceux qui s’inscrivent à l’Institut de la petite enfance que j’ai fondé. Les professeurs des écoles savent que des enfants sécurisés sont « faciles », que le temps passé à faire de la discipline décroît et que les relations avec les petits sont plus riches. Pour citer un rapport norvégien, pays très en avance sur nous en la matière, « il y a un excellent retour sur investissement » !

Pour stimuler le cerveau des enfants, vous prônez le recours aux contes, à la musique, au chant, au théâtre… Mais tout cela n’est-il pas déjà en place dans nos écoles primaires ?

Oui, bien sûr, mais je pense que nous gagnerions à les développer davantage et notamment à utiliser bien plus les contes mimés et la musique. Ce sont des stimulus cérébraux qui participent considérablement à la socialisation et à la maîtrise du langage. Ce ne sont pas des distractions, ce sont des activités qui le construisent, le font gagner son autonomie.

Bien des professeurs des écoles objecteront que pour apprendre, retenir, comprendre, les petits ont surtout besoin d’échanges les plus personnalisés possible et que dans des classes de 25 enfants, voire plus, c’est presque impossible.

C’est là une remarque recevable, car elle est totalement exacte ! J’entends d’ailleurs défendre le même point de vue dans le cadre de la Commission des 1 000 Premiers Jours même si par définition, celle-ci s’intéresse à la vie de l’enfant avant son entrée à l’école.

Un mot justement sur cette commission. Quelle est sa finalité et aura-t-elle un impact sur l’école maternelle ?

D’abord il faut dire que la grande originalité de cette commission est de réunir la neurologie, la psychologie et la sociologie, sciences que l’on présente souvent par opposition l’une vis-à-vis de l’autre. Ces 1 000 premiers jours (de la fécondation jusqu’à l’apparition du langage), sont une période cruciale dans le développement du bébé et dans la création des premiers liens d’attachement, si importants pour sa construction psychique, sociale et cognitive. Pour répondre à votre question, il y a une corrélation entre la qualité de cette période préverbale et la capacité des enfants à bien recevoir ensuite les enseignements de maternelle. Ces premiers jours en sont les fondations. Pour autant, ils ne déterminent pas tout l’avenir de l’enfant, car la plasticité cérébrale est telle qu’il est possible de « rattraper » d’éventuels dommages. Encore faut-il que son environnement change. La finalité de la commission est de définir et d’encourager tout ce qui permet de créer les conditions de l’épanouissement de l’enfant. Cela concerne donc d’abord les parents, mais nous serons aussi amenés à faire des recommandations aux pouvoirs publics sur ce qui relève de sa compétence, je pense à des réformes éducatives ou législatives telle que la durée du congé parental.

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