« Sommes-nous vraiment des citoyens Français ? » : des lycéens de Seine-Saint-Denis prennent la parole

Des élèves scolarisés en Seine-Saint-Denis, en collaboration avec Solidarité Laïque, ont rédigé une tribune parue dans le Monde pour faire entendre leur voix.

© Mehdi Bautier

A l’Observatoire de la Laïcité lundi 24 mai à Paris, un groupe d’élèves de classes de première au lycée Jacques-Feyder à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) a été convié par Solidarité Laïque au « Rendez vous de la laïcité » aux côtés de Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire, d’Anne-Marie Harster, Présidente de Solidarité Laïque et d‘Alain Cannone, délégué général de Solidarité Laïque.

Ces jeunes ont relevé un défi : écrire une tribune durant toute l’année scolaire avec leurs enseignants et le soutien de Solidarité Laïque. Cette tribune a été rédigée par les élèves pour dénoncer le manque d’égalité et de reconnaissance des jeunes qui vivent de l’autre côté du périphérique parisien. Le but : montrer qu’ils sont des citoyens comme les autres et qu’ils doivent être considérés comme leurs pairs, notamment dans le système scolaire. Elle a été publiée dans le Monde, au moment des épreuves du baccalauréat 2019

Ces élèves de Seine-Saint-Denis -Farah, Cantal, Nedjma, Chaïneze, Karim, Claire, Léa, Alex, Thehsana, Amel, Chimamanda, Délia, Nelia*-  ont un message à faire passer. Ils aspirent à devenir avocats, faire de la politique ou devenir des hommes ou des femmes d’affaires. Certains se préparent même concours d’admission de Sciences Po, afin d’intégrer cette prestigieuse école, dans le cadre du dispositif des Conventions d’Education Prioritaire (CEP), établi entre leur lycée et l’IEP.

Des conditions déplorables pour travailler convenablement

Le lycée Jacques-Feyder d’Épinay-sur-Seine est en cours de reconstruction. Des travaux ont démarré pendant l’été 2018 et devraient durer encore deux ans. En attendant, les cours sont donnés dans des préfabriqués, ce qui traduit un sentiment d’inconfort, d’indignation et de mauvaises conditions pour travailler efficacement et préparer le bac. Les lycéens se sont alors questionnés sur leur place en tant que citoyen de la République et ont rédigé une tribune pour exprimer leur mécontentement.

Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la Laïcité, prend la parole et rappelle que la mission de l’Observatoire est de former toute sorte d’acteur à la laïcité et de la faire connaître. « La laïcité est le principe de liberté de croire, liberté d’exprimer la neutralité de l’Etat et la citoyenneté« , a-t-il expliqué, avant d’ajouter que « les différences entre les personnes est quelque chose d’enrichissant. Nous vivons ensemble avec des origines différentes, ce qui constitue une richesse pour la France ». Il s’adresse ensuite aux lycéens placés au premier rang lors de la conférence : « Vous avez décidé de prendre en main votre sort » et de « refuser d’être dans la case ‘jeune de banlieue' ». 

« Il faut continuer de voir l’autre comme une richesse et non pas comme une menace. Chacun, sans exception, doit être considéré et entendu. Il y a des périphériques partout, il faut savoir dire stop. » Jean-Louis Bianco

M. Bianco rappelle que l’on connaît encore très mal les banlieues et les jeunes lorsqu’on n’y habite pas : « il faut arrêter de dire ‘eux’ et ‘nous’ quand on parle de ces jeunes ». Il souligne aussi que la citoyenneté doit s’apprendre dès le plus jeune âge et c’est la raison pour laquelle Solidarité Laïque s’engage pour une éducation de qualité pour tous les jeunes.

Puis, c’est au tour des lycéens de prendre la parole : « Nous avons appris qu’il y aurait des travaux dans notre établissement et avons donc fait cours dans des préfabriqués avec un emploi du temps aménagé», affirme une élève de première au lycée Feyder. «Nous sommes rentrés en classe un mois après les autres, en octobre, nous étions donc en retard dans les programmes, alors que nous passions le bac de français cette année » renchérit une autre élève. « Les travaux étaient extrêmement dangereux. Un jour, nous étions en cours de maths et il y avait un bruit insupportable. Puis à un moment, le mur a commencé à se décrocher et j’ai eu très peur. »

Farah, une élève d’origine maghrébine, avoue ensuite que les bruits des travaux ont nui à sa concentration et à sa santé. « Nous avons passé une année scolaire avec de nombreux bruits, c’est très compliqué à gérer ! Ça nous fatigue énormément, nous n’arrivions pas à travailler, nous avions des maux de tête. Cela a impacté nos journées même en dehors du lycée ainsi que notre éducation.»

Travail d’écriture de la tribune

En octobre 2018, une des enseignantes a demandé à ses élèves s’ils souhaitaient participer à l’écriture de la tribune. Après une concertation entre eux, les lycéens ont finalement accepté d’y participer. « Pour écrire, je me suis appuyée sur ma propre expérience et ce que j’ai ressenti lorsque j’ai été victime de racisme », rapporte Farah, avant d’admettre « qu’il a été difficile de mettre des mots sur ce que l’on a soi-même vécu. »

Solidarité Laïque souhaite développer des pistes pour rédiger une suite à cette tribune. Les lycéens désirent ainsi remettre le couvert et écrire d’autres textes. « C’est la première fois qu’on nous donne vraiment la parole » affirme Thehsana, l’une des élèves. «  On veut continuer à traiter ce sujet mais on n’a pas eu de propositions pour le moment« .  Un autre élève, Alex, explique que lui et ses camarades ont un projet d’écriture et qu’ils ambitionnent de le poursuivre à travers cette thématique. « La tribune appelle à une réponse qui pourrait servir à des intellectuels qui se reconnaissent dans ce texte, quelque chose qui fédérerait des signatures » ajoute une enseignante, fière de ses élèves.

« La vraie réussite de l’enseignant, c’est quand il n’est plus utile ». Une enseignante du lycée Jacques-Feyder

La conférence se termine sur une piste de réflexion qui est propre à tous. « Derrière nous, il y a plein d’autres personnes. Même si nous sommes élèves, nous pouvons nous faire entendre et exprimer notre mécontentement. Cette tribune marque le début d’une vraie liberté. Et l’initiative doit venir des citoyens », conclut un lycéen.

*Certains prénoms ont été modifiés

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