La place des maths dans la réforme Blanquer : entretien avec la présidente de l’APMEP

Quel avenir pour l’enseignement des mathématiques dans la réforme du lycée et du baccalauréat ? Entretien avec Alice Ernoult, présidente de l’APMEP et professeure de mathématiques en classe préparatoire économique et commercial au lycée François Ier au Havre.

© Getty Images

Comment s’est déroulée votre rencontre avec le conseiller du ministre concernant la place des mathématiques dans la réforme de Jean-Michel Blanquer?

Nous avons eu une réunion avec Vincent Stanek, conseiller du ministre et un groupe d’experts du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) lundi 25 mars dernier. Ils nous ont donné leur piste de travail et sur les contenus, ça peut ressembler à ce qu’il y a aujourd’hui en terminale S. Du point de vue de la structure, ce sera une option qui sera réservée aux élèves qui suivent actuellement la spécialité mathématiques en S. Et qui ont envie de faire plus de maths que dans leur parcours.

La reforme a t-elle été précipitée selon vous ?

C’est le moins qu’on puisse dire. Nous demandons aux élèves de seconde de construire un projet et de faire des choix pour l’enseignement supérieur mais nous n’avons pas de visibilité sur l’année de terminale et encore moins pour la suite. Il y a d’autres niveaux de contestations selon les associations et les syndicats, c’est certain. Mais pour les classes préparatoires économiques et commerciales par exemple, étant présidente de l’APMEP (Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public) et professeur, je fais partie des gens qui sont plutôt très informés et à ce jour, je n’ai aucune information à donner aux élèves.

Nous aurons de nouveaux rendez-vous en juin pour les programmes de terminale, avec la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) et ensuite avec les cabinets du ministre. Le rythme est effréné, nous faisons un peu au jour le jour. Nous avons co-écrit un manifeste avec la société mathématique de France (SMF) sur la place des maths au lycée.

Avec la réforme du lycée et du baccalauréat, les mathématiques ne sont plus dans le tronc commun mais uniquement proposées en spécialité. Est-ce que cela suscite des inquiétudes selon vous ? 

Oui, beaucoup. Depuis la rentrée en 1ère de 2011, il n’y avait déjà plus de mathématiques obligatoires dans la filière littéraire. Cela avait déjà provoqué un tollé car les élèves au profil littéraire qui voulaient conserver les maths ne pouvaient pas faire L. Pour combler cette difficulté, il avait été décidé pour les élèves en filière littéraire qui le souhaitaient de suivre l’enseignement de la voie économique et sociale, ce qui était déjà une perte de diversité des enseignements de mathématiques.

Quand on réclame ce type d’enseignement, on nous rétorque que nous obligeons les élèves à faire des maths et que c’est presque de la torture pour eux. Or, pour nous, il est clair que l’absence de mathématiques est incompréhensible, car les maths font partie de la formation générale qu’on peut attendre d’un lycéen qui obtient le bac. Nous aurions souhaité des maths à part entière dans le tronc commun, pas seulement comme outil dans l’enseignement scientifique.

Quelles sont les mesures de Jean-Michel Blanquer par rapport au peu de mathématiques présentes dans les 2h hebdomadaires d’enseignement scientifique proposées dans le tronc commun ?

Il n’y a pas de mesure, car pour lui, il y a des maths dans le tronc commun. Nous sommes en désaccord sur l’interprétation qui est faite de l’enseignement scientifique. Ce ne sont ni plus ni moins des maths aux services des sciences, même si, évidemment, on peut développer ponctuellement des sujets autour des maths. Mais le volume horaire le permet très peu et les contenus dépendent des thèmes. Cela contraint les maths à être vues uniquement sous leur angle d’application avec les sciences physique-chimie et SVT alors que les maths s’appliquent aussi avec les SES. Elles peuvent aussi avoir des liens avec la littérature, l’histoire, la philosophie et les arts. Forcément, ces aspects-là sont totalement ignorés dans les contenus proposés, c’est un vrai manque.

Comment va se dérouler la mise en place de l’option maths expertes et maths complémentaires en terminale?  

En terminale, deux options ont été créées : Mathématiques-expertes et mathématiques-complémentaires. Ce sont les établissements qui décident ou non de les ouvrir, et non le rectorat car les matières de tronc commun sont en contrôle continu par le bulletin et en plus il y a des épreuves de contrôle continu. Tandis que pour les options il n’y a que le bulletin.

La différence entre les options, c’est que les maths expertes seront réservées aux élèves qui suivent la spécialité en terminale et qui auront aussi suivi la spécialité en première. Pour prendre l’option, il faut donc faire les 4h de spécialité en 1ère, les 6h en terminale et on choisit de se rajouter 3h en plus des 6h. A contrario, les maths complémentaires doivent officiellement être accessibles pour tous les élèves qui le souhaitent en terminale mais en pratique, il faudra avoir fait la spécialité maths en 1ère.

Il y a donc quatre parcours possibles pour les élèves : soit l’élève arrête définitivement les maths en fin de 2nde. Soit il choisit d’en faire en 1ère (4h de spécialité) puis a la possibilité d’arrêter la spécialité en fin de 1ère. Soit il en fait en 1ère et choisit de poursuivre en terminale avec mathématiques complémentaires en option mais arrête la spécialité maths. Cela fait 4h de spécialité en première + 3h d’option en terminale. Enfin, il peut aussi choisir la spécialité en 1ère et en terminale, et l’option mathématiques expertes en terminale.

L’option mathématiques expertes sera-t-elle intégrée dans votre établissement ?   

Nous avons une enveloppe horaire et on décide des matières auxquelles nous attribuons cette enveloppe. Parmi ces choses, il y a les dédoublements de certaines séances de cours par exemple pour les TP de sciences ; il y a l’accompagnement personnalisé et le financement de toutes les options (le latin, le grec, la LV3, les options de maths de terminale, et une option de droit). Ce sera extrêmement dépendant des demandes des élèves mais aussi des arbitrages dans chaque établissement. Pour le moment, nous n’avons pas de cartes de formation pour les options. Le financement est mal assuré, mais j’espère que cela peut changer.

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5 commentaires sur "La place des maths dans la réforme Blanquer : entretien avec la présidente de l’APMEP"

  1. Owimbowé  5 avril 2019 à 23 h 37 min

    Si les options maths complémentaires et maths expertes ne sont pas financées, ce sera dramatique: dans mon lycée où il y a des classes prépa scientifiques, nous allons forcément les prendre, ces 2 options, et ce sera alors la mort du latin et du grec : nous n’ aurons pas assez d’ heures allouées par le rectorat pour faire les 4 options :-((Signaler un abus

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  2. Burgaud  6 avril 2019 à 8 h 30 min

    Le meilleur article que l’on puisse lire sur le sujet !Signaler un abus

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  3. Gwlad  6 avril 2019 à 12 h 46 min

    Bonjour, effectivement je suis d’accord avec vous, selon moi, il aurait fallu laisser les maths dans le tronc commun et mettre la lv2 en enseignement de spécialité.Signaler un abus

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  4. Bouvier  6 avril 2019 à 17 h 26 min

    Et comment ça va se passer pour les élèves qui par malchance vont louper leur bacSignaler un abus

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  5. Véronique Gignoux-Ezratty  8 avril 2019 à 12 h 34 min

    Le choix de ne pas en prendre en compte le besoin fonctionnel des maths pour le pays et pour l’enseignement supérieur est un des aspects rédhibitoires de la réforme du lycée de Blanquer.
    C’est en contradiction avec le besoin de culture mathématiques des professeurs des écoles (à 80% littéraires) et le besoin de diplômés dans les domaines de la technologie pour gérer les évolutions futures de l’économie dû à la transition écologique, et la capacité des adultes de décrypter les communications basées sur des chiffres dont on donne un sens qu’ils n’ont pas.
    Pour cette raison, la réforme du lycée devrait être arrêtée.

    Les autres raisons sont :
    – le renforcement des inégalités sociales à cause du manque de lisibilité,
    – l’augmentation du stress à cause des nombreux points de choix structurants pour la suite,
    – le renforcement des inégalités territoriales en fonction du lieu d’habitation (Les spécialités choisies qui dépendront du nombre de places et les « triplettes » possibles de son lycée seront structurantes pour les études supérieures.)
    Par ailleurs, le ministère reconnaît que toutes les combinaisons de spécialités ne seront pas possibles.Signaler un abus

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