« J’ai mis au point une pratique de nourrissage culturel avec des récits qui sont forts pour intéresser tous les élèves »

Serge Boimare, ancien instituteur et psychologue, est l'auteur d'un ouvrage intitulé "L'enfant et la peur d'apprendre". Il s'appuie sur la culture pour résoudre les difficultés d'apprentissage et contrer les troubles de l'attention. Interview.

L’enfant et la peur d’apprendre de Serge Boimard, aux éditions Dunod. – Capture d’écran Dunod

Qu’est-ce qui vous a motivé à rédiger cet ouvrage sur les élèves et la peur d’apprendre ?

J’ai rédigé cet ouvrage car j’étais en difficulté dans ma pratique professionnelle. Quand on travaille avec des enfants qui sont réfractaires aux apprentissages, -j’étais instituteur spécialisé avec des enfants qui ont des troubles du comportement- , c’est particulièrement difficile. Cela m’a encouragé à faire des observations. Dans la pratique courante, on répète toujours la même chose, on cherche à les entraîner plus et à reprendre les bases en étant bienveillant. Puis, j’ai remarqué qu’avec les enfants qui sont le plus en difficulté, cela ne servait à rien.

J’ai mis au point une pratique pour tenter de restaurer leur machine à penser, une pratique de nourrissage culturel avec des récits qui sont forts, des récits qui sont fondateurs de notre culture et de notre littérature. A ce moment-là, j’ai vu qu’il y avait quelque chose qui venait enrichir leur représentation et leur donner plus de possibilités pour entrer dans le temps réflexif de l’apprentissage.

Quels sont les thèmes majeurs que vous abordez dans vos ouvrages ?

Il était très important de commencer par les contes car ils nous parlent des angoisses archaïques, même les plus profondes. Souvent, les enfants qui ont des difficultés sévères d’apprentissage connaissent ces angoisses et n’ont pas de mots ni de représentations pour en parler. De plus, il y a les récits mythologiques, ça peut être la mythologie grecque, égyptienne, nordique, sud-américaine… Et enfin, il y a les textes fondateurs des religions. Dans les religions, qu’est-ce qu’on nous apprend ? Comment a été créés la Terre, l’Homme, comment s’organise le groupe familial et social, tout ça c’est extrêmement important et bien entendu ça intéresse beaucoup les élèves. Ces récits fondamentaux parlent en fait des préoccupations existentielles de tous les êtres humains. J’aborde aussi quelques romans initiatiques comme ceux de Jules Verne par exemple.

Échangez-vous avec plusieurs professeurs concernant vos méthodes pédagogiques pour l’apprentissage afin de vérifier leur fonctionnement ?

Non seulement je l’ai fait mais je le fais encore en travaillant avec des collèges et des lycées. Je travaille à Genève avec des écoles entières et je ne suis pas le seul à le faire. Je travaille aussi en région parisienne avec plusieurs classes de collège qui se sont lancées autour de ces propositions. Ce sont des classes qui commencent tous les jours par un apport culturel, c’est-à-dire des lectures à haute voix faites par le professeur suivies d’un entraînement d’argumentation et de débat des élèves à l’écrit et à l’oral.  Et là, on voit bien que les élèves aiment beaucoup confronter leur point de vue à celui des autres sur des grandes questions humaines : l’origine de l’Homme, la mort, le rôle de la femme par rapport à l’homme, l’organisation du groupe social, la rivalité au sein d’une famille etc… Tout ça, ce sont des grandes questions abordées dans ces textes. Encourager les élèves à connaître leur point de vue pour ensuite à le confronter à celui des autres, c’est très bénéfique. Au bout de six mois à un an de pratique, il permet de voir des progrès importants chez ceux qui étaient bloqués avec des apprentissages de base.

Et pour les 15% et 20% d’élèves à sortir du système scolaire entre l’âge de 16 et 18 ans sans savoir s’exprimer, écrire ou lire un texte de dix lignes et d’en sortir l’idée principale, cette pratique est très bénéfique.

Son prochain livre

Serge Boimare sortira un nouveau livre en janvier 2019 aux éditions Dunod. Intitulé Retrouver l’envie d’apprendre ou comment en arriver à une école de la réussite pour tous ?l’ouvrage est une mise en pratique avec des exemples de ce qui peut se passer dans la classe autour de ces idées. 

Existe-t-il des disparités entre les différentes régions dans lesquelles vous travaillez ?

Je vois des différences évidemment sur le plan culturel. Les grandes difficultés sont dues à deux causes : la première est que les enfants arrivent à l’école sans avoir les compétences psychiques pour supporter les contraintes de l’apprentissage. Ils n’ont pas été préparés au sein de leur famille à supporter ces contraintes. Ceux qui le sont ont été initiés à la frustration et entraînés aux interactions langagières. La deuxième raison, c’est l’école qui ne propose rien pour aider les élèves en difficulté. L’école est toujours sur ce versant de la répétition et de l’entraînement supplémentaire comme je l’ai évoqué et cela ne produit pas d’effet. Evidemment, dans des lieux défavorisés sur le plan social et culturel, il y a plus de difficultés scolaires. Même à Genève il y a des classes difficiles. En Suisse, le système scolaire ressemble à celui de la France si ce n’est qu’il y a des moyens plus importants pour l’éducation, notamment au niveau du matériel. Les professeurs sont mieux payés qu’en France et l’organisation est plus fluide. Néanmoins, même avec plus de moyens l’élève peut rester en difficulté.

Que mettez-vous en place pour les élèves qui souffrent de troubles de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) ?

Je n’y crois pas une seconde. Je pense qu’il s’agit d’une erreur de médicaliser les difficultés d’apprentissage. Ils vont avoir des troubles de l’attention, mais cela concerne aussi ceux qui s’endorment en classe. Ceux qui sont agités on les envoie chez le médecin, on leur donne un médicament mais on oublie aussi tous ceux qui s’endorment pour les mêmes raisons. Je ne pense pas qu’il y ait de problème neurologique qui viendrait dérégler les situations d’apprentissage. Ce sont des enfants qui ne s’intéressent pas à ce qui se fait en classe et qui n’ont pas les compétences psychiques pour supporter les contraintes. Il peut y avoir quelques enfants souffrant de problèmes neurologiques mais on ne peut pas me faire croire qu’il y a 15 à 20% d’enfants qui ont des problèmes neurologiques dans notre pays ! Les TDAH empiètent sur la manière d’apprendre certes, mais pour moi la solution serait de les faire travailler différemment pour les intéresser.

J’ai travaillé toute ma carrière avec des enfants agités, instables ou endormis et je peux vous assurer que quand ils sont intéressés, ils travaillent. La médiation culturelle et les grands textes sont des choses qui les intéressent, quand on les encourage à faire part de leur point de vue à discuter, argumenter, on réveiller leur intérêt et l’agitation baisse, naturellement.  Je prône la culture plutôt que les médicaments !

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