« Certains médias parlent de l’école sans la connaître »

Professeure travaillant sur les questions liées à l'école, Danièle Manesse a vu le traitement médiatique de l’actualité éducative se dégrader au cours de sa carrière. Entretien.

Danièle Manesse est professeure émérite de sciences du langage à l’Université Paris 3 – Sorbonne nouvelle.

Danièle Manesse

Danièle Manesse

Comment sont représentés les enseignants dans les médias ?

C’est une question délicate, car il n’y a pas une manière homogène de parler des enseignants et de l’école. Comme la question de l’école est hautement politique, nous ne pouvons pas dire que L’Humanité représente les enseignants de la même manière que le Figaro, car justement c’est un sujet qui divise.

Lorsque j’étais chercheuse à l’Institut National de Recherche Pédagogique, j’ai participé à la mise en place du collège unique. C’était une grande espérance démocratique, mais une partie de l’opinion, et par conséquent des journalistes, étaient complètement contre car ils avaient gardé une conception du secondaire qui ne convenait qu’à une partie sélectionnée de la population. Depuis la fin des années 70 il n’y a pas une idée sur l’école, et je n’ai connu que des batailles.

Les médias jouent-ils un rôle dans ces batailles ?

Ils jouent un rôle très important, qui n’a fait que s’accroître, car l’école est devenue de plus en plus un lieu conflictuel, en partie à cause de la montée du chômage. L’école est embarquée dans des évolutions sociales qui la dépassent et donnent lieu à différentes analyses, évidemment. Il y a des manières différentes de parler de l’école, avec notamment une dramatisation considérable de la part de certains médias ! J’ai travaillé pendant 40 ans en banlieue populaire et ce qui me frappe, c’est la désinformation, la manière dont certains médias parlent de l’école sans la connaître.

Y aurait-il une désinformation au sujet des établissements de banlieues populaires ?

Cette désinformation résulte d’une vision préalable dramatisante. En banlieue, il y a certes des classes difficiles mais aussi des classes et des élèves qui marchent très bien ! J’ai vu des classes tenues d’une main de fer avec des profs experts, qui travaillent en équipe et qui s’intéressent aux enfants sans brader l’enseignement. Dans bien des médias, il y a un regard homogénéisant sur ces établissements. Quand on ne connaît pas, on lisse la réalité. Cette représentation dramatisante des établissements, ça participe de la peur des pauvres, dont on parle depuis le 19ème siècle (par exemple par Victor Hugo). Parce que l’on sait qu’il y a des casseurs qui brûlent des voitures la nuit de Noël, parce que l’économie de la drogue fait des ravages, que des enfants décrochent… mais il n’y a pas que cela !

On est également stupéfait du désordre dans l’information sur certains thèmes. Par exemple, concernant la langue et son enseignement, il y a eu trois moments de passion médiatique sur l’enseignement du français l’année dernière où il s’est dit parfois n’importe quoi : l’une contre des rectifications orthographiques mineures vieilles de 25 ans, l’autre sur le mot “prédicat” dans les programmes et une campagne sur l’écriture inclusive…Dans chacune, l’école est impliquée voire mise en cause.

Les réseaux sociaux aident-ils à la propagation de cette désinformation ?

journaux - shutterstock

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Oui, comme sur tout sujet, ils peuvent répandre de fausses nouvelles, y contribuer ; mais c’est aussi un reflet des différences de conceptions sur l’école, qui divisent également les professeurs . C’est un sujet surinvesti par les opinions !

Les médias seraient-ils globalement négatifs, en occultant les initiatives qui fonctionnent ?

Non, ça dépend, il y a des journalistes professionnels de l’enseignement. La dramatisation résulte de l’ignorance de ce métier. Je trouve très important, pour parler de l’école, de prendre le temps de le connaître et d’aller sur place à la rencontre des profs. Il ne suffit pas de poser quelques questions par téléphone à un proviseur pour comprendre le fonctionnement d’un établissement.

Il y a de moins en moins de reportages sur le terrain, et aujourd’hui, il y a trop de hâte dans l’information. Je suis fille de journaliste et je me rappelle que lorsque mon père faisait une enquête sur un sujet qu’il connaissait peu, il mettait du temps pour la faire. Aujourd’hui, il faut faire vite…Mais attention ! Il y a sur internet des sites intéressants où des professionnels de l’école analysent des situations. De même que dans la presse papier, y compris dans de grands quotidiens, des journalistes spécialistes de l’éducation, informent sur l’école dans toute sa complexité.

 

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