Jessica, enseignante TDAH : « il faut mettre le paquet sur l’école inclusive »

Être élève TDAH n'est pas de tout repos... mais enseigner avec ce trouble non plus. Jessica Godinho, prof spécialisée, raconte son parcours singulier, et revient sur un trouble encore méconnu des enseignants.

Jessica Godinho, prof des écoles spécialisée, et TDAH

Jessica Godinho, prof des écoles spécialisée, et TDAH

Jessica Godinho est enseignante spécialisée à l’IME de Mainvilliers, près de Chartres, auprès d’enfants en situation de handicap, âgés de 12 à 14 ans. Sa particularité : elle a un TDAH (trouble de l’attention avec/sans hyperactivité), tout comme certains de ses élèves et son propre fils. Contact régional de l’association HyperSupers TDAH France, elle devrait aussi former prochainement des profs sur ce trouble d’origine neurologique.

Comment s’est déroulée votre scolarité ?

Elle fut très chaotique. Je n’ai pas eu trop de difficultés en primaire, malgré mes troubles de l’attention et la difficulté que j’avais à me mobiliser en dépit de mes capacités, car mes enseignants faisaient avec. J’étais une enfant hyperactive, turbulente, très impulsive, qui s’ennuyait en cours et dérangeait ses camarades. J’ai commencé à décrocher au collège, au point qu’en début de 3e, comme je n’avais pas la moyenne, des professeurs voulaient m’envoyer dans une filière professionnelle passer un CAP – heureusement j’ai réussi à redresser la barre et à obtenir mon brevet. Je ne montrais mes compétences que par défi. Mes enseignants m’appréciaient, mais au niveau de l’ambiance de classe, avoir une élève comme moi qui dérangeait ses camarades n’était pas évident. Au lycée, même chaos, mais j’ai fini aussi par avoir un bac littéraire. Je suis ensuite devenue AVS (auxiliaire de vie scolaire), puis médiatrice pour les élèves décrocheurs en lycée professionnel, professeure des écoles et enseignante spécialisée.

Est-ce facile d’être enseignante avec un TDAH ?

Lorsque vous avez un TDAH non diagnostiqué, c’est très difficile, car vous vous épuisez beaucoup, vous avez du mal à vous organiser, à tenir la distance – vous vous mettez la barre très haut, vous voulez tout faire… puis vous vous retrouvez submergé. Quand je suis devenue professeure en 2013, j’ai enseigné 1 an et demi, dans une école primaire, avec une classe ordinaire, sans connaître mon trouble. J’ai alors connu des périodes durant lesquelles je partais en arrêt maladie quelques semaines, car j’avais besoin de faire une pause et de lâcher prise.

Mais une fois médicamentée, cela améliore largement le quotidien. J’ai été diagnostiquée en 2015 par un neuropsychiatre, suite à ma mise en CLD (congé longue durée) pour dépression. J’ai alors suivi un traitement, qui m’a remis sur les rails. J’ai réussi à me focaliser sur des tâches précises, à les prioriser, et à remettre de l’ordre dans mes pensées. Sans traitement, c’est vraiment très compliqué d’enseigner avec un TDAH… et cela peut facilement passer pour de la dépression ou de la bipolarité.

Je crois aussi que je suis devenue enseignante spécialisée dans un IME de par mon TDAH : avec mon trouble, j’avais en fait besoin d’être stimulée par un enseignement différent, auprès d’un public nécessitant de toujours transformer sa pédagogie et d’avancer au rythme de chaque enfant.

Lalie, élève de CE1 / "Plongez en nos troubles"

Lalie, élève de CE1 / Webdoc « Plongez en nos troubles »

Comment avez-vous réalisé que votre propre fils était également hyperactif, et comment s’est déroulée sa scolarité ?

Dès la maternelle, quand il avait 2-3 ans, il y avait des problèmes d’opposition avec la maîtresse, et son hyperactivité l’empêchait d’écouter et d’apprendre sereinement. Je me posais beaucoup de questions. J’ai réussi à lui faire rejoindre l’école maternelle où je travaillais comme AVS, un collègue le prenant en charge. Quand il est entré en Grande Section, la situation ne s’est pas arrangée : il ne tenait pas en place, il était très impulsif et bâclait son travail car il passait toujours à autre chose… Et d’une façon plus générale, il n’arrivait pas à suivre les règles en classe. A force de me documenter et de lire des articles sur l’hyperactivité, j’ai rencontré un spécialiste à Paris, qui a réalisé un diagnostic de TDAH. Il n’a suivi un traitement qu’à partir du CE1. L’enseignant qui suivait mon fils depuis le CP l’a trouvé métamorphosé : ses réponses étaient plus que pertinentes, il travaillait bien… Mais avant cela, l’année précédente, il ne tenait pas en place, n’écoutait pas le cours et dérangeait ses camarades.

Au collège, avec des aménagements en classe, mon fils a suivi sa scolarité sans problème. Mais aujourd’hui en seconde générale, il fuit l’école depuis octobre : malgré la mise en place d’un PAP (Projet d’Accompagnement Personnalisé), les aménagements ne sont pas faits dans toutes les matières … Il a un emploi du temps aménagé, et sera réorienté à la rentrée prochaine en seconde professionnelle.

Trouvez-vous que les enseignants connaissent bien le TDAH et sont assez formés ?

Trop peu le connaissent, hélas, et pensent bien souvent que les problèmes de l’enfant tiennent à l’éducation parentale ou à la fainéantise. Certains, qui connaissent ce trouble, ne veulent pas le reconnaître et pensent qu’il s’agit d’une maladie fictive, à la mode… alors que la raison de nombreux diagnostics d’enfants TDAH tient dans le fait que ces diagnostics sont juste mieux réalisés qu’autrefois. Il y a un problème au niveau de la connaissance des enseignants, de leur bienveillance vis-à-vis des enfants TDAH, et des aménagements qui peuvent être mis en place en classe – par exemple des fiches d’exercice adaptées, des explications de consignes plus poussées, des activités plus courtes ou plus variées…

Même les enseignants spécialisés ne connaissent pas suffisamment le TDAH et devraient être davantage formés – c’est pourquoi je devrais très prochainement organiser des formations continues, en tant que professeure ayant ce trouble. Les profs qui le connaissent se sont bien souvent formés tout seuls, en assistant à des conférences ou à des formations payantes.

Fotolia / © Zlatan Durakovic

Fotolia / © Zlatan Durakovic

Que faites-vous pour aider vos propres élèves TDAH, à l’IME ?

Je suis un enfant TDAH deux fois par semaine depuis deux ans, qui a de grandes difficultés en lecture et en maths. Au départ, cadrer les cours pendant une heure était très difficile avec lui. J’ai donc adapté ma pédagogie, et toutes les 5 minutes, je changeais d’exercice, ce qui a permis de maintenir son attention. L’enseignant doit savoir que les enfants avec un trouble de l’attention ont besoin d’un cours différent, avec des activités variées et jamais trop longues.

L’école est-elle finalement inadaptée aux enfants TDAH ? Devrait-on oublier l’école inclusive, dans leur cas, et créer des écoles spéciales ?

Au contraire, je pense qu’il faut mettre le paquet sur l’école inclusive. Un enfant TDAH ne devrait pas se retrouver en IME, alors qu’il a juste un problème de diagnostic, à la source de son retard scolaire. Dès lors qu’un accompagnement est mis en place, avec des aménagements en classe et un suivi par un ergothérapeuthe ou un orthophoniste, l’enfant s’améliore considérablement, et peut s’intégrer dans une classe ordinaire sans le moindre problème. Il en a même besoin pour se sociabiliser, car par nature, il est très solitaire et isolé, de par son hyperémotivité et le décalage qu’il sent avec les autres (il doit toujours essayer de rentrer dans le cadre, faire un effort pour s’adapter et se faire des amis).

Le fait d’avoir un TDAH vous facilite-t-il l’enseignement auprès des enfants qui ont ce même trouble ?

Indéniablement, car nous avons le même rythme. Toutes mes séquences pédagogiques durent 5-10 minutes, maximum, car si elles étaient trop longues, ce serait intenable, pour mes élèves TDAH… comme pour moi.

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