Qu’est-ce qu’être enseignant-chercheur aujourd’hui ?

Cinq professeurs d'université reviennent sur les bonheurs et les difficultés d'enseigner à la fac. Témoignages.

Je fais face à des contraintes administratives de plus en plus pesantes

Corinne, maître de conférences en droit privé à l’université de Caen :

amphi université

Matej Kastelic – Shutterstock

« C’est un peu par hasard que je suis devenue universitaire. Alors que je commençais un premier DEA (aujourd’hui M2) de droit privé, la fac a eu un besoin imprévu d’un chargé de TD. Cela a été un déclic : je serai enseignante ! Devenue maître de conférences, j’ai découvert les cours d’amphi, impressionnants au début et plaisants… sauf quand il s’agissait de corriger un monceau de copies. Maintenant j’ai surtout des cours de M2, en petits effectifs avec des étudiants très motivés, ce qui est un réel bonheur. Je peux aussi allier ma discipline à la recherche, les deux se nourrissant l’un l’autre ou encore la possibilité d’assurer des formations continues auprès de praticiens, ce qui – là encore – enrichit mon enseignement. Les difficultés que je rencontre sont principalement dues à des contraintes administratives de plus en plus pesantes, au trop petit nombre de postes de profs ouverts et au manque de moyens, parfois décourageants. »

C’est un grand bonheur d’accueillir des étudiants étrangers  

Sandrine, professeure de français langue étrangère (FLE) à l’université Paris-Sorbonne :

L'université Conférence Campus L'éducation / Pixabay.com / Photo CC par nicolayhg

L’université Conférence Campus L’éducation / Pixabay.com / Photo CC par nicolayhg

« C’est avec un grand bonheur que j’accueille les étudiants étrangers qui viennent étudier à Paris, via différents échanges tel qu’ERASMUS+, par exemple. J’aime discuter avec eux, cela me permet de découvrir d’autres cultures et pays. C’est très enrichissant ! Je leur enseigne les méthodes françaises et leur fais réviser la grammaire. En général, ils arrivent déjà avec un bon niveau de français. C’est lors des ateliers d’écriture que je m’aperçois de la qualité de leurs écrits. Ils sont d’ailleurs heureux de suivre ces enseignements qui les aident durant leur séjour en France. De mon côté, j’ai vraiment le sentiment d’être utile. Certains des textes écrits  dans le cadre de ces ateliers d’écriture sont édités par la Sorbonne chaque année et vont être lus dans le grand amphithéâtre. C’est une belle consécration pour un étudiant étranger, d’être lu et publié à la Sorbonne ! En revanche, il y a tout de même un côté frustrant : les étudiants séjournent souvent pendant une durée très réduite, un semestre, ou deux, certains restent plus mais les cours d’université sont majoritairement de 2h par semaine… Au total, c’est très peu pour vraiment se connaître et créer des liens. La plupart des relations à l’université se font via internet à travers les cours en ligne que nous développons. Nous échangeons beaucoup plus derrière les écrans d’ordinateurs, ce qui laisse moins de place à la communication directe. »

L’enseignant-chercheur a trois métiers, qu’il exerce avec passion  

Christophe, maître de conférences en biologie à l’UPEC et président de @AsPromoSciences :

prof d'université

© lightpoet – Fotolia.com

« Lorsqu’on est enseignant-chercheur à l’université, on a officiellement plusieurs métiers ! On est chercheur dans un laboratoire, dans un domaine dans lequel on a fait une grande partie de ses études, un sujet qui nous passionne, pour lequel on donnerait tout. On est aussi enseignant à l’université, avec des étudiants à qui on essaie de transmettre des compétences, des connaissances au travers, si on a de la chance, des cours sur notre sujet de recherche. Et puis, il y a le 3e métier dont on ne parle jamais officiellement, celui d’administratif, de gentil organisateur, de gestionnaire de filière, de porteur de projet de transformation pédagogique… qui permet aux universités de fonctionner correctement en accueillant, par exemple, les étudiants ou en préparant la prochaine rentrée. L’enseignant-chercheur a donc trois métiers, qu’il exerce avec passion, se donnant au maximum. Mais un seul lui permet malheureusement de faire évoluer sa carrière : celui de chercheur. La reconnaissance de l’investissement de l’enseignant-chercheur dans des tâches de transformation pédagogique et des tâches administratives est certainement l’une des clefs de l’évolution de l’enseignement supérieur en France. Les réductions de budgets ne font qu’amplifier le mal-être de l’enseignant-chercheur, qui essaie de faire son/ses métiers(s) du mieux qu’il puisse, et malgré l’augmentation du nombre d’étudiants.

Mon impression générale est la dégradation continuelle de notre métier

Pascal, maître de conférences et co-directeur du département d’histoire à l’université de Rouen-Normandie :

© Kzenon - Fotolia.com

© Kzenon – Fotolia.com

« J’enseigne à l’université depuis une bonne vingtaine d’années à présent. J’y ai également fait mes études et ai donc vu des deux côtés de l’estrade la transformation de notre métier. Certains aspects n’ont pas évolué, l’enseignement en histoire se divise depuis de très nombreuses années entre les cours magistraux (CM) et les travaux dirigés (TD). Les CM ne provoquent que peu d’interactions avec les étudiant.e.s, tandis que les TD permettent de les connaître rapidement.
Mon impression générale est la dégradation continuelle de notre métier. Nous subissons, sans concertation, les réformes que chaque ministre s’évertue à mettre en place, nous assistons désemparés à la diminution de notre offre disciplinaire au profit d’un saupoudrage pluridisciplinaire artificiel et peu satisfaisant. Les TD restent bien trop chargés pour pouvoir prendre la mesure, apprécier les niveaux et évaluer les difficultés éventuelles des étudiant.e.s. Leur évaporation subite et souvent massive après quelques semaines reste un échec pédagogique mal vécu par l’ensemble du corps enseignant. Ainsi, si l’enseignement reste une passion et un métier qui se conjugue à l’université avec la recherche, l’équilibre entre les deux reste de plus en plus difficile à trouver en raison de sollicitations administratives chronophages et peu stimulantes. Malheureusement, cette voie est à présent la norme et un retour en arrière peu probable. Si la liberté de l’enseignant du supérieur reste une réalité à laquelle nous sommes tous et toutes très attachés, elle nous est chaque jour retirée davantage, secondarisant toujours un peu plus notre enseignement et notre fonction. »

L’exploration et la transmission sont les deux bonheurs de mon métier

Roberto, maître de conférences en philosophie à l’UPEC :

« Les bonheurs de mon métier d’enseignant-chercheur tiennent en deux mots : exploration et transmission. Cela procure un profond sentiment de satisfaction que de chercher ma propre clé de lecture d’un ouvrage, d’un auteur ou d’un problème philosophique dont l’importance avait été sous-estimée par le passé ou n’avait tout simplement pas été vue. La transmission, par l’écriture d’articles ou par l’enseignement universitaire, donne à mes recherches un sens collectif à la fois scientifique et politique. Le prix du bonheur : les tâches administratives de plus en plus lourdes et nombreuses, la pression institutionnelle à répondre à des appels d’offre nationaux et internationaux, le conflit avec les logiques entrepreneuriale et managériale, et les difficultés logistiques liées à la baisse des moyens et à la hausse des effectifs étudiants. »

1 commentaire sur "Qu’est-ce qu’être enseignant-chercheur aujourd’hui ?"

  1. Jan Vanier  18 décembre 2017 à 10 h 57 min

    Bonjour,
    Le volet administratif c’est contraignant, c’est moyennement intéressant peut-être…
    Il me semble pourtant que c’est important que la gestion des départements reste aux mains de ceux qui sont devant les étudiants et qui font l’université.
    Sinon c’est vraiment la porte ouverte à la « suradministration » comme dans le secondaire, où les décisions peuvent-être totalement déconnectées des réalités du terrain et où tous les problèmes doivent prendre la forme d’une croix dans un tableur 😉Signaler un abus

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