Blanche Lochmann

Blanche Lochmann

Quel est votre ressenti sur les débuts du ministre Jean-Michel Blanquer ?

Il est encore tôt pour faire un bilan. Cependant Monsieur Blanquer arrive dans un contexte où le constat sur l’école est vraiment partagé. Aujourd’hui tout le monde s’accorde sur la nécessité d’améliorer l’efficacité de notre école et l’accompagnement de nos étudiants. Il y a une exigence d’excellence mais aussi la volonté de ne laisser personne au bord de la route. Il faut que chacun puisse trouver sa place dans la société.

Les querelles autour des différentes visions de l’école sont dépassées. Il faut être pragmatique et dans l’action. Sur le terrain, les professeurs le sont. Les querelles qui se déroulent dans les médias sont très éloignées de leur quotidien.

On verra si le ministre sera dans cette volonté d’action, s’il saura l’encourager chez les professeurs ou si nous allons rester, comme avec beaucoup de ses prédécesseurs, dans un décalage entre le discours officiel et le terrain, ce dont les professeurs, pris dans des injonctions paradoxales, souffrent le plus.

Quels sont les chantiers en cours de la Société des agrégés ?

L’un de nos chantiers prioritaires est celui des ressources humaines de l’Éducation nationale. Ce qui est frappant, c’est que dans les nombreux articles sur les analyses de l’OCDE, l’élément le plus important n’est presque jamais souligné : dans tous les systèmes éducatifs qui fonctionnent bien, il y a une grande considération pour le professeur. Même lorsqu’ils sont aussi différents que la Corée et la Finlande dans leur approche de l’éducation, le point commun de ces systèmes est l’attention portée au recrutement, à la formation initiale et continue des professeurs et, osons le mot, à leur bien-être dans leur travail.

Or, en France, on constate qu’aux problèmes de l’école s’ajoute le problème crucial du recrutement : de nombreux postes n’ont pas été pourvus, cette année encore. Pour nous, l’enjeu est la formation à la fois initiale et continue, ainsi que l’accompagnement des professeurs tout au long de leur carrière, car nous n’aurons pas de système éducatif efficace si nous n’avons pas les professeurs pour le faire fonctionner.

Le contexte général devrait nous amener à moins de polémiques et à plus d’action. Depuis plusieurs années nous sommes dans cet état d’esprit au sein de l’association.

Quels types d’actions la Société des Agrégés a-t-elle développées ?

Depuis 2012, nous développons des publications avec la volonté de contribuer aux débats par une approche originale. Après « Le rôle de l’école », « Évaluation et performances dans le système éducatif français » et « Le concours, un modèle à la française ? », le dernier thème était « Culture générale et spécialisation ». Ce sujet nous a permis d’aborder la formation des professeurs, des élèves, et l’image que nous avons du système éducatif dans un monde où les trajectoires sont de plus en plus spécialisées, sans doute à tort, tandis que l’on peine à définir ce qui pourrait être une culture commune. Nous annoncerons bientôt le sujet de la prochaine journée d’étude.

Nous avons également développé, depuis 2015, une initiative que nous avons appelée « l’atelier de l’agrégation ». Il s’agit d’une expérience commencée avec quelques étudiants et devenue, en trois ans, un véritable rendez-vous pour les agrégatifs Le principe est d’accompagner les étudiants (et les professeurs en exercice qui le souhaitent) vers l’agrégation. Attention, il ne s’agit pas de remplacer les formations – nous soutenons le maintien et l’ouverture de préparations à l’agrégation dans toute la France – mais de proposer un accompagnement complémentaire, une sorte de tutorat. Des stages organisés en juillet permettent une remise à niveau avant l’année de préparation, qui est très courte puisqu’elle ne compte en réalité que quelques mois. Des entraînements complémentaires sont proposés dans l’année et nous prêtons nos locaux aux agrégatifs qui souhaitent travailler ensemble. Deux années de suite, nous avons ainsi reçu des groupes d’étudiants en philosophie venus de trois universités différentes, dont le travail commun a payé puisque leur taux de réussite a été supérieur au taux moyen de réussite de cette agrégation très sélective. Contrairement aux idées reçues, on ne réussit pas le concours tout seul !

Une expérience très intéressante a été menée, cet été, dans le cadre de l’atelier. Des agrégés de la session 2017, encore imprégnés de leur année de préparation, ont pris en charge le stage auquel assistaient des professeurs expérimentés, désireux de passer le concours interne en 2018. Les jeunes agrégés pouvaient renseigner leurs collègues sur l’état d’esprit du concours, leur proposer une remise à niveau adaptée et tenant compte de leur expérience. En échange, les professeurs expérimentés ont donné des conseils à leurs jeunes collègues sur leur manière d’enseigner.

Il y a eu un véritable échange de pratique, une excellente ambiance de travail et je souhaite que nous continuions à travailler dans cet esprit. Nous avons rendu compte au ministère de cette expérience collaborative afin d’en envisager une éventuelle prolongation.

Par ailleurs, nous accompagnons également les stagiaires qui le souhaitent, nous répondons à leurs interrogations et leur permettons de se rencontrer.

Nous avons récemment changé de locaux avec l’idée de créer un lieu d’accueil, d’échange et de réflexion au service des professeurs. Nous en préparons l’ouverture prochaine. Notre mot d’ordre est l’action au service du système éducatif et des enseignants.

À la vue des sessions 2017, l’agrégation est-elle toujours attractive ?

L’agrégation reste le plus attractif de tous les concours ! Je suis contactée par de nombreux étudiants qui se préparent, parfois plusieurs années à l’avance, ce qui nous permet de les conseiller efficacement sur le cursus à suivre en fonction de l’agrégation qu’ils visent.

Si ce concours résiste, c’est parce qu’il est un symbole de prestige et que les lauréats pensent qu’il ouvre la voie à de belles carrières. Mais il faut que le ministère prête attention à la réalité du terrain, à ce qui est effectivement proposé aux professeurs.

Par ailleurs, il devrait être plus attentif à une politique de recrutement sur le long terme. Par exemple, les polémiques liées à la réforme du collège et l’annonce d’une diminution des heures de langues anciennes ou d’allemand ont affaibli ces disciplines dans l’esprit des étudiants : certains étudiants qui envisageaient de passer le concours dans ces disciplines ont pu changer d’avis, il y a eu un effet sur le nombre de candidats et d’admis (en 2016 pour les lettres classiques).

Justement, il y a deux ans, vous vous inquiétiez du sort réservé aux langues anciennes. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Je conserve une inquiétude car les langues anciennes sont fragilisées depuis longtemps. Une réforme du baccalauréat étant évoquée, c’est sans doute l’occasion de réfléchir à leur place dans ce système. Il faudrait envisager une filière littéraire qui repose davantage sur les langues anciennes, le latin et le grec jouant, pour les littéraires, le rôle des mathématiques pour les scientifiques.

Selon vous, est-il nécessaire de réformer le bac ?

Le problème de toute réforme, c’est de partir d’un système dont on connaît les défauts pour arriver à un système dont on ne connaît ni les avantages, ni les défauts.

Il semble qu’il existe des réflexions sur le contrôle continu. Nous avons une certaine méfiance envers le contrôle continu car il entraînerait une inégalité entre les territoires. Cela pose la question de la valeur homogène du baccalauréat sur l’ensemble de la France. Par ailleurs, les examinateurs qui feraient passer l’examen dans leurs propres établissements pourraient également subir des pressions dont il faut absolument les préserver.

Les professeurs agrégés souffrent encore d’une vision caricaturée et parfois erronée de leur fonction. Que répondez-vous à ces critiques ?

J’y vois l’illustration d’une tendance bien française à la critique et à la polémique à laquelle le monde de l’éducation n’échappe malheureusement pas. L’agrégation a 251 ans, elle a résisté à tous les régimes politiques. Il est unique au monde d’avoir un concours qui s’est adapté aux évolutions du système éducatif, qui s’est régulièrement ouvert à de nouvelles disciplines, et qui permet le recrutement de professeurs à la fois dans le second degré et le supérieur. Au lieu de dire qu’il faut supprimer l’agrégation, il faudrait s’interroger sur ce que l’on pourrait faire pour utiliser cette richesse au maximum avec comme objectif l’efficacité du système éducatif et le rayonnement de la France dans le monde. C’est une réflexion que nous avons entreprise au sein de la Société des agrégés. Avec l’idée qu’il est plus efficace de chercher à améliorer l’existant que de faire table rase