Anthony Van de Kerkhove

Anthony Van de Kerkhove

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis professeur d’éducation physique depuis 1998 et j’exerce actuellement dans un lycée général de Pithiviers. Je suis aussi formateur pour les collègues préparant l’agrégation, enfin j’accueille souvent des étudiants stagiaires qui viennent d’obtenir leur Capeps et que j’accompagne vers la titularisation. J’ai beaucoup travaillé dans les lycées professionnels avec des publics dits difficiles, ce qui m’a amené à la mise en place de stratégies pédagogiques innovantes.

Pourquoi revenir une fois encore sur cette question des notes qui divise depuis si longtemps ?

En effet, en 1969 déjà il y avait eu une tentative de basculement vers un système en « ABCD ». Cela avait d’ailleurs été très mal accueilli par le milieu enseignant et les autorités avaient vite fait machine arrière. Mais, de mon point de vue, on basculera tôt ou tard vers un autre type d’évaluation, car celui des notes est totalement archaïque… et je pense qu’il faudrait y arriver le plus vite possible !

En quoi la notation est-elle archaïque ?

La société a changé, l’école a évolué, on souhaite aujourd’hui un élève actif, qui comprend ce qu’il apprend. L’élève n’est plus là pour écouter et ingurgiter des connaissances, mais pour développer des compétences. On prône à juste titre la différenciation pédagogique, on individualise autant que possible les parcours, etc. La note est à total contre-courant de cette dynamique.

L’école véhicule beaucoup d’implicites d’ailleurs beaucoup d’élèves ignorent quels sont précisément les attendus. Et, de ce point de vue, la note est un véritable écran. C’est une information opaque, au contraire de l’évaluation qualitative qui explique à l’élève ce qu’on attend de lui.

Dans votre livre, vous assurez que « fin des notes » est parfois encore confondue avec « fin de l’évaluation ». En est-on encore là ?

Oui, même si pour certains cette confusion est totalement volontaire et qu’ils savent pertinemment que ce raccourci est faux. Je pense notamment à Luc Ferry qui a souvent comparé la fin des notes à un thermomètre que l’on casserait pour ne pas voir la fièvre.

Il est vrai aussi que la note imprègne tellement le système scolaire que certains enseignants ou responsables d’établissements estiment que sans elle rien de solide ne tiendrait. Et, du côté des élèves, beaucoup viennent à l’école « chercher des notes » qui leur permettront de décrocher un BAC, un Brevet, et non les connaissances qui y sont associées.

Parents, élèves, enseignants… qui est le plus accroché au maintien des notes ?

On entend souvent dire que les parents y sont très attachés, ce qui me laisse perplexe. Il existe sans aucun doute des parents qui tiennent à conserver ce système, mais en ce qui me concerne, je n’en ai jamais rencontré. C’est souvent l’argument facile des professeurs qui ne veulent rien changer et qui se réfugient ainsi derrière la soi-disant opposition des parents. Je suis loin d’être persuadé que les parents soient attachés aux notes et, s’ils le sont, ce n’est certainement pas autant que les enseignants !

Qu’est-ce qui explique l’attachement des enseignants à la note ?

D’abord il faut reconnaître que lorsqu’on évoque les limites du système actuel les professeurs sont souvent d’accord pour reconnaître l’intérêt d’une évaluation plus qualitative. Pourtant, lorsqu’il faut franchir le pas, cela devient très compliqué. Car il y a une facilité à utiliser la note. La note, c’est une pression sur l’élève, c’est un élément de pouvoir. Un élève ne rend pas un devoir, on lui met un zéro, il bavarde, on lui met un zéro, la classe chahute, on fait une interro surprise… Bien sûr, tous les professeurs n’agissent pas ainsi, mais cela reste des pratiques fréquentes. Avec l’évaluation par compétences, l’évaluation n’est plus un moyen de sanction. Certains confrères craignent donc que sans les notes les élèves ne travaillent plus, n’obéissent plus.

La note ne reste-t-elle pas, malgré tout, un moyen d’encourager l’élève à fournir des efforts ?

Livre couverture

Livre couverture

Bien sûr, en mettant la pression, l’élève va bachoter et il apprendra quelque chose… qu’il aura oublié deux semaines plus tard ! À quoi bon ?

La note a évidemment des effets dévastateurs pour l’élève en difficulté qui va vite avoir tendance à se décourager, le « sommet » lui semblant inatteignable, mais elle pénalise aussi les « bons élèves ». Beaucoup d’eux tombent de leur piédestal lors d’un passage dans une classe supérieure ou lorsqu’ils se retrouvent avec des élèves d’un meilleur niveau. Les bons éléments des collèges qui se cassent la figure en arrivant au lycée sont légion. Bâtir sa motivation sur le seul critère des notes, sur cette compétition scolaire, en étant déconnecté des savoirs eux-mêmes, est toujours néfaste.

La surcharge de travail qu’induit un système d’évaluation par compétences ne rebute-t-elle pas les enseignants ?

En effet, on ne peut nier qu’au départ cela prend un peu de temps. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie l’échec de la mise en place de ce système en Suisse. Mais, là encore, il faut relativiser. Il y a certes une masse de travail initiale à fournir, mais une fois posés ses attendus et ses critères, cela fonctionne rapidement de manière très fluide. Plus que de passer d’un système à l’autre, la vraie dimension chronophage c’est d’être sur deux systèmes simultanément.

Vous défendez la suppression des notes jusqu’à quel niveau ?

Selon moi la problématique des notes ne devrait apparaître que pour les classes prépa et le supérieur. Dans le secondaire l’enjeu est tout autre. Un niveau d’enseignement de savoirs est défini par un programme et l’on — « on », c’est-à-dire la collectivité, la société — souhaite qu’un plus grand nombre atteigne ce niveau. Il n’y a donc aucune justification à classer les élèves, à les mettre en compétition, puisqu’ils sont tous là pour évoluer et atteindre un objectif partagé.

En 2012, le candidat François Hollande affirmait vouloir revenir sur le système actuel de notation , ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.  Comprenez-vous la frilosité des responsables politiques ?

Il est vrai que Vincent Peillon soutenait cette bascule d’une évaluation sanction vers une évaluation bienveillante et il y a incontestablement eu un certain recul. Je reste persuadé que les acteurs politiques sont globalement convaincus de la nécessité d’évoluer, mais ils sont tout aussi conscients du poids que cela aurait dans l’opinion publique et des éventuelles polémiques médiatiques qui naîtraient. Supprimer les notes est un sujet difficile à porter politiquement, les tenants d’un conservatisme étant toujours prompts à hausser le ton. Il est compliqué d’avoir des discussions de fond sur cette question, car la plupart des gens sont sur des postures.

Votre objectif est de dépassionner le débat ?

Oui, le livre est d’ailleurs né à la suite de discussions que j’avais eues avec des collègues. Nous n’étions pas d’accord ce qui, en soi, ne pose pas de problèmes. Là où l’échange était problématique, c’est que nous n’arrivions même pas à envisager la question d’une manière rationnelle. Il est vrai que les enseignants manquent de temps pour se pencher objectivement sur la question. Ils sont pris par le quotidien exigeant de notre métier et il n’y a pas non plus d’espace de discussions sur ce sujet. On ne sait d’ailleurs pas quel pourcentage de professeurs y est favorable ou opposé. C’est pourquoi j’ai créé le site www.liberonslecoledesnotes.com afin de former un collectif de personnes, enseignantes ou non,  souhaitant faire évoluer la manière dont les élèves sont évalués, et échanger des témoignages, des expériences, des réflexions… Le but du livre est de nourrir le débat. Qu’est-ce qui serait avantageux dans la suppression de la note ? Qu’est-ce que l’on perdrait ? Qu’est ce que cela imposerait ? Bref, j’aimerais que l’on passe du dogme au pragmatisme. C’est important pour l’école, pour les enfants et pour refaire fonctionner l’ascenseur social.