Vincent Cespedes : « L’école dévitalise les enfants de leur envie de connaître, de lire et d’écrire »

Philosophe, écrivain, conférencier, compositeur… Vincent Cespedes se veut un "penseur engagé dans son époque". Iconoclaste, cet ancien enseignant tacle les profs et rêve d’une révolution de l’enseignement.

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes 08/2013 Photo Philippe Matsas @Flammarion

Votre dernier ouvrage « Oser la jeunesse  » (Éd.Flammarion) débute par un réquisitoire contre l’école. À vous lire, celle-ci « réduit les ambitions culturelle et humaniste » au seul impératif d’assurer l’avenir financier et « joue son rôle à plein dans l’acceptation de la grisaille ». La charge est rude !

Mais assumée, c’est tout le système éducatif qu’il faut passer par-dessus bord ! Il n’est adapté qu’à la seule vision bourgeoise qui estime que l’école doit être un lieu de compétition. Or, près de 150.000 jeunes sortent chaque année du système éducatif sans diplôme.  Ce sont ces jeunes-là qui devraient tous nous interpeller… Nous n’avons pas une école de la passion, mais une école de la pression : pression des notes, du tri, du diplôme.

Vous écrivez même que l’école « abîme tout ce qui est créatif en l’enfant ». Comment parvient-elle à cet effroyable résultat ?

L’école dévitalise les enfants de leur envie de connaître, de créer, de lire et d’écrire. S’ils ne veulent plus ouvrir un bouquin, c’est parce que nous leur imposons des ouvrages qu’aucun adulte ne lit pour son plaisir. Leurs professeurs les font travailler – dans le détail – sur des écrits rédigés il y a plusieurs siècles dans une langue totalement désuète… Ces gamins, qui peinent à conjuguer les verbes usuels, doivent plancher sur du Racine ! Donnons-leur à étudier des ouvrages de leur époque, de leurs humeurs, de leur joie…

Même constat pour l’apprentissage de l’anglais, ceux qui s’en sortent suivent des cours particuliers ou font des séjours en Angleterre. Quant aux mathématiques (soupir) est-ce que Sinus et Cosinus vous ont servi une seule fois dans votre vie ? Vous arrive-t-il d’avoir « besoin » de calculer une fonction « f de x » ? Je ne dis pas qu’il faut abolir cet apprentissage, mais arrêter d’en faire une matière de sélection applicable à l’ensemble de la société française.

Quelles alternatives proposez-vous ?

Cessons de nous réfugier derrière ce qui fut pour nous formateur, car l’époque n’est plus la même. Internet est passé par là et nous n’avons plus besoin d’accumuler de l’érudition à soi et pour soi. Apprenons aux élèves à programmer un ordinateur, à créer une application pour smartphone, à faire des vidéos, du dessin d’animation. Apprenons-leur à décrypter une information dénichée sur le web… Déclinons les enseignements en jeux, redonnons une vraie place à l’oralité, faisons travailler les élèves en équipes, limitons les notes individuelles qui ne doivent découler que de ce travail collaboratif… Il faut une concorde professorale qui expérimente ensemble, qui invente. C’est aux profs à prendre en charge la réforme de l’éducation nationale.

Vous ne remettez pas seulement en cause le fond de l’enseignement, mais aussi sa forme.

Évidemment. Quel adulte serait capable d’avoir les fesses scotchées sur une chaise pendant 8 heures ? Alors, imaginez à 17 ans ; il faut se rappeler ce qu’est un corps bouillonnant de vie de cet âge-là. C’est une négation du corps, cette école qui oblige nos enfants à écouter des enseignants qui, pour la moitié d’entre eux n’a rien à faire là !

Vous estimez donc que les professeurs sont davantage complices que victimes de ce que vous dénoncez ?

Ils sont en grande partie complices, oui ! Un prof sur deux est pédagogiquement nul….  Je n’ai confiance que dans les rebelles. Je suis pour un sabotage d’un système éducatif qui est incapable de se renouveler lui-même. Les enseignants progressistes doivent s’emparer du pouvoir.

Vous trouvez les enseignants trop conformistes ?

Il faut des professeurs « désobéissants », des professeurs qui ne se réfugient pas derrière les règlements intérieurs et les programmes. Des professeurs qui, par exemple, comprennent que le bavardage est quelque chose de magnifique ; la soif de connaissances passe par le bavardage. Plutôt que de lutter contre ce « problème » pendant la moitié du cours, il faut utiliser cette envie de s’exprimer.

Nous avons la jeunesse la plus dépressive d’Europe. Pourquoi ? Parce que notre société met l’obéissance au premier plan de ses valeurs. Dans une classe, les enfants devraient pouvoir se lever, bouger, contester… car lorsqu’elles sont intelligentes, argumentées, légitimes, toutes les désobéissances sont possibles. L’école devrait être ce lieu où l’on peut expliquer pourquoi on refuse d’appliquer un règlement, une consigne… La leçon du XXe siècle c’est qu’il faut se méfier des citoyens qui obéissent trop face à l’injustice.

Vous avez enseigné de 1997 à 2002 à des lycéens notamment de Montargis, Charleville-Mézières, Montataire… Aviez-vous déjà cette « philosophie révolutionnaire » ?

À l’âge de dix ans, je faisais des réformes du système éducatif ! Un de mes copains avait redoublé. Cela m’avait un peu traumatisé et j’avais donc réfléchi à un système où cela serait impossible. Enseigner est pour moi une vocation profonde que j’ai toujours exercée librement. Je me souviens avoir travaillé pendant trois mois sur la question « naît-on ou devient-on homosexuel ? » – qui n’était évidemment pas au programme – parce qu’un jeune type avait eu des propos homophobes. Et pendant ces cinq années, j’ai pu constater que les enfants les plus lumineux, les plus intéressants et les plus matures étaient aussi ceux qui avaient les plus mauvaises notes.

Si enseigner était une « vocation profonde », ne plus faire cours vous manque-t-il ?

J’ai quitté l’Éducation nationale en raison de jalousies manifestées par les autres professeurs de mon lycée à la suite du succès de mes livres. Mais mon temps reste encore principalement occupé par les conférences et Master Class que je donne. Je me sens donc toujours dans la posture d’un enseignant. J’ai aussi créé une société, Matkaline  avec laquelle je conçois différentes formations et ateliers de philosophie appliquée, destinés à tous, du salarié aux écoliers en passant par les jeunes déscolarisés. J’y propose des pédagogies qui mettent la passion au centre de l’apprentissage. Je continue à transmettre. Pour moi, faire de la philosophie c’est être drogué de connaissances, c’est distribuer des shoots de connaissances… Le professeur est un dealer !

Olivier Van Caemerbèke

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42 commentaires sur "Vincent Cespedes : « L’école dévitalise les enfants de leur envie de connaître, de lire et d’écrire »"

  1. Rozé  8 août 2016 à 13 h 31 min

    Hormis les avis acides de profs amers (et c’est valable aussi pour V.C.), on aurait aimé avoir celui d’élèves ou d’anciens élèves … juste histoire d’obtenir une contradiction positive.

    J’aurais été tenté de citer du Saint-Exupéry pour conclure, mais sincèrement, rien ne m’en donne l’envie.Signaler un abus

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  2. Caroline  8 août 2016 à 16 h 00 min

    Visiblement, il a  »échoué » (rire ici) dans l’enseignement. Personnellement, je ne lui confierais pas mes enfants!!

    Certes, du contenu contemporain peut aider à rapprocher, initier. Qui est contre la vertu..

    Le passage sur les maths, ce rejet de la matière ne me surprend pas de la part d’un  »écrivain philosophe » arriviste (et oui, on a déjà pensé à tout cela à l’époque avant même qu’il naisse)

    Rapidement,pour sa connaissance :
    Trigonométrie: dans les secteurs techniques, dans les métiers de la construction !
    Fonctions f(x) ? Système bancaire, lois de la physique, sciences humaines, statistiques..

    Par ailleurs, j’ai croisé beaucoup d’élèves qui ont fini par aimer les mathématiques vers les âges de 16-17 ans (et oui, on n’apprend pas tous à la même vitesse, on ne franchit pas tous les stades de la capacité à abstraire au même âge) Donc, pourquoi leur cacher des savoirs ? Vont-ils apprendre les fonctions d’eux-mêmes dans Internet ? Voyons .. Faisons tous comme lui: écrire des livres sur comment devenir riche et lisons-nous entre nous tiens!

    Mais je présume que cet  »iconoclaste » auto-proclamé sait vraiment de quoi il parle,
    mes sympathies aux Français d’endurer tout cela.

    -Une prof. de maths du Québec qui est vraiment pliée en deux de rire.Signaler un abus

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  3. Océanne  8 août 2016 à 21 h 28 min

    Bonjour à tous !
    J’ai 18ans et je sors tout juste du lycée, j’ai toujours suivi une scolarité dite « classique » et obtenue de bonnes notes sans être pour autant première de la classe.
    Je suis une élève « dans le moule » qui apprend bien ses leçon, ne bavarde pas, qui préfère de loin cette école traditionnelle à la pédagogie moderne mettant en avant le jeu ou le travail de groupe…
    Suis je pour autant une jeune amorphe, inconnue de toute étincelle créative ? L’école et ces enseignements m’ont permis de m’épanouir dans ce que j’aime, d’atteindre un certain niveau de pensé notamment grâce à la philosophie, en apprenant des études critiques…
    Bien évidemment cela ne m’empêche pas de pratiquer également une activité sportive, artistique (j’apprécie beaucoup la peinture) !
    Respecter les règles et être épanoui ne sont pas deux notions contradictoires !Signaler un abus

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  4. Heureux  9 août 2016 à 16 h 23 min

    André Stern et bien d autres enfants sont la preuve… que l’on peut apprendre en jouant, en créant,…
    dans l appapprentissage, tout est question d enthousiasme et c est l enthousiasme qu’il faut faire revenir dans nos écoles…Signaler un abus

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  5. Asgard  11 août 2016 à 9 h 16 min

    Article très interessant. Je ne suis pas d’accord avec tout mais il est clair que le dinosaure qu’est l’éducation national est loin d’être en phase avec les générations actuelles. Je faisais parti de ces personnes nuls en classe et je suis Consultant formateur aujourd’hui. Les professeurs me disaient que je n’arriverai à rien. No comment. Mon opinion est que le système scolaire d’aujourd’hui est destiné à des profils d’élèves. Et d’ailleurs, comment faire de la qualité et de l’individualisation avec 40 élèves en classe ?Signaler un abus

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    • Lumiel  22 août 2018 à 16 h 11 min

      -Éducation nationalE
      -Je faisais partiE
      -Que je n’arriveraiS à rien
      Bien cordialement quand même…Signaler un abus

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