Boris Cyrulnik : « Peu d’enseignants ont conscience de leur impact affectif sur les enfants »

Boris Cyrulnik est le ‘psy’ le plus célèbre et le plus apprécié de France. Alors que les réformes du collège et des programmes alimentent les débats, il nous livre son diagnostic sur l’école.

Boris Cyrulnik

B.Cyrulnik (c)DRFP Odile Jacob

Vous avez cosigné une tribune du Monde intitulée « Contre l’école inégalitaire, vive le collège du XXIe siècle ». Qu’est-ce qui vous a motivé à entrer dans le débat autour de la réforme du collège ?

C’est le constat que l’école a perdu sa capacité d’intégration : intégration des enfants des classes sociales défavorisées et intégration des enfants issus de l’immigration. Dans ma génération, seuls 3% des enfants faisaient des études supérieures, mais lorsque j’étudiais la médecine, il y avait plus de 10% d’enfants « pauvres  », contre moins de 2% actuellement.

Désormais, en France, faire un bon parcours scolaire suppose d’abord d’habiter dans les quartiers où sont situés les bons lycées et d’avoir accès à la culture. Car ce n’est pas la pauvreté qui provoque l’échec scolaire, c’est l’éloignement des sources de culture.

Le psy que vous êtes n’explique quand même pas cette fracture par la seule carte scolaire !

Non en effet, l’autre facteur déterminant c’est l’importance des interactions préverbales. Les bébés qui, avant de savoir parler, sont sécurisés par une niche sensorielle riche et une stabilité affective éprouveront leur entrée à l’école comme une exploration amusante. Ils représentent deux enfants sur trois et ce sont les futurs « bons élèves ». Les autres, insécurisés à cause d’un drame familial (mort, maladie, conflits parentaux…) ou parce que leurs conditions d’existence sont difficiles, vont acquérir un attachement insécure. Pour eux, la première rentrée sera souvent perçue comme un petit trauma et beaucoup continueront à vivre la scolarité comme une épreuve.

Les enseignants ont-ils un rôle à jouer dans cette « sécurisation » de l’enfant ?

Oui, mais ils ne se pensent pas dans ce rôle-là. Nous avons en France de bons enseignants, motivés, bien formés et désireux de bien faire leur métier. Mais peu ont conscience de l’impact affectif qu’ils ont sur les enfants. Certains instituteurs, professeurs de collège et de lycées, vont rassurer et réconforter les enfants par leur façon d’être, leur manière de parler, leur attention à reprendre autrement une explication mal comprise… Généralement, ils ne s’en rendent pas compte. Un encouragement, une appréciation de leur part qui seraient perçus comme des banalités par des adultes, auront chez un gamin en recherche de sécurisation, une valeur inestimable. Ce sera un événement émotionnel fort qui participera à structurer sa personnalité. D’ailleurs, lorsqu’on évoque avec des étudiants leurs motivations à suivre telle ou telle filière du Supérieur, il y a presque toujours le souvenir d’un enseignant en particulier.

Enseigner, éduquer, faire de l’assistanat social… estimez-vous qu’on demande trop aux enseignants ?

Absolument ! Les enseignants sont formés et payés pour instruire or, on leur demande de plus en plus d’éduquer. Non seulement ce n’est pas leur rôle, mais c’est aussi très compliqué, car le nombre d’enfants agressifs a beaucoup augmenté. Les problèmes anxieux de ces gamins ne naissent pas à l’École, mais c’est là qu’ils s’y expriment.

À mon époque nous faisions beaucoup de bêtises, mais nous admirions nos profs et cela ne posait aucun problème entre nous. Bien sûr, une très large majorité d’élèves continue d’avoir de l’estime pour leurs enseignants, mais ce sont les élèves les plus rebelles qui impriment l’ambiance d’une classe. En 2015, les élèves qui apprécient les enseignants sont une majorité… silencieuse.

Comment le psychiatre explique-t-il que l’école cristallise systématiquement les tensions dans la société ?

Parce que s’y joue quelque chose de fondamental, ce dont nous avons tous conscience.

L’enjeu social de l’école est devenu faramineux. Quand j’étais enfant, il y avait un concours d’entrée pour accéder au lycée. Sur 40, quatre ont été autorisés à se présenter à l’examen, trois ont été reçus, dont votre serviteur. Mais il n’y avait aucune humiliation pour les autres, tout aussi fiers que nous d’aller apprendre un métier d’artisan, d’ouvrier ou de paysan. Aujourd’hui les parents associent le fait de rater sa scolarité à celui de rater sa vie. Et désormais ce qui construit notre identité sociale, c’est le diplôme. Résultat, la « sélection » est extrêmement forte et précoce. Tout cela avec l’aval des parents qui surinvestissent le rôle de l’école ; il suffit de constater combien d’entre eux paniquent à l’idée que l’on puisse assouplir des rythmes scolaires alors que toutes les études sérieuses en ont confirmé le bien-fondé.

Justement, si vous occupiez pendant quelques heures le fauteuil de ministre de l’Éducation nationale, quelle(s) décisions(s) prendriez-vous ?

Celle de fuir ce poste à toutes jambes ! (rires). L’enjeu est si grand, l’institution si lourde à manœuvrer qu’elle me semble impossible à réformer. Nous serions toutefois bien inspirés de prendre exemple sur les pays nordiques. Comme eux, il nous faudrait nous intéresser à la sécurisation des tout petits, retarder leur entrée à l’école, ne pas attribuer de notes en primaire, raccourcir la durée des cours, confier des activités éducatives à des tiers issus du monde de la culture ou du sport, etc. Dans les pays d’Europe du Nord, on recense 1% d’illettrés ; ils sont plus 10% en France. Chez eux le nombre de suicides d’adolescents a diminué de 40% en 10 ans ; chez nous c’est un fléau.

Il ne faut jamais oublier que l’intelligence est incroyablement plastique, qu’un mauvais élève peut devenir bon en l’espace de quelques mois quand il est dans un milieu sécure. Or, plus un système est rigide – et le nôtre l’est – moins il tient compte de cette plasticité de l’intelligence

 

Olivier Van Caemerbèke

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130 commentaires sur "Boris Cyrulnik : « Peu d’enseignants ont conscience de leur impact affectif sur les enfants »"

  1. Poulain Sandrine  10 juin 2015 à 19 h 42 min

    N’oublions pas de dire que les sélections scolaires sont elles-mêmes très sévères pour les enfants qui ne rentrent pas dans le moule « scolaire » de l’éducation nationale. Comment l’éducation nationale (dont je fais partie) peut -elle rejeter du système scolaire tous les ans en fin de collège, des enfants qui ont des aptitudes au dessin, au sport, à la technologie sous prétexte qu’ils n’ont pas un niveau scolaire traditionnel suffisant pour intégrer des classes de CAP ou de BEP de toutes sortes ? pas de places? pas de priorité à ceux qui ne pourront pas continuer en seconde générale ? ils sont des milliers tous les ans à se retrouver avec des dossiers refusés par des établissements scolaires PUBLICS qui sont censés les accueillir dans des formations plus professionnelles, plus formatrices de métiers d’artisans …mais non, ceux qui souhaitent accéder à ces écoles publiques doivent de toutes façons avoir un dossier scolaires béton pour y être acceptés: entretiens, tests, on ne prendra QUE les meilleurs de toutes façons ! et les meilleurs sont ceux qui auraient pu continuer en filière générale. Alors où est le problème ? Pourquoi les lycées pro ne prennent-ils que des enfants solides scolairement ? que fait-on alors des autres ? il n’y a pour eux aucune solution en France et c’est grave , très grave! l’école doit repenser son collège, ses sélections, ses formations pour les jeunes. Toutes les assistantes de scolarité vont diront qu’elles ont plusieurs centaines d’enfants hors niveau hors jeu du système tous les ans ! est-ce comme cela que l’école publique doit traiter ses jeunes ? Les discours des uns ne sont pas en phase avec ce qui se passe sur le terrain! la réalité n’est pas la même. Notre école est cruelle et ne devrait pas l’être!
    Enseignante et mère de famille en colère .
    Sandrine PoulainSignaler un abus

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    • Faraxen  11 juin 2015 à 14 h 33 min

      « Pourquoi les lycées pro ne prennent-ils que des enfants solides scolairement ? que fait-on alors des autres ? »

      Soit vous évoquez quelques lycées pros à filières sélectives à dimension hautement artisanale (horlogerie, maroquinerie, arts du verre et du cristal, etc), soit votre vision de la politique des recrutements/inscriptions en lycée pro est complètement surannée…

      Pour enseigner depuis sept ans dans un lycée professionnel des métiers du bâtiment en Seine-Saint-Denis, je peux vous dire que la plupart des élèves que nous récupérons de collège ou s’inscrivant en 3ème prépa-pro, sont à vingt mille lieues sous les mers d’être « solides scolairement ».
      Une bonne moitié d’entre-eux, d’ailleurs, se voit affectée sur ses vœux 3 à x.

      Dans le même sens, la proportion grandissante d’élèves ULIS intégrant les sections de CAP me pousse à vous confier que les lycées professionnels sont devenus des déversoirs à élèves que l’on n’a pas su gérer au collège (profil atypique, comportement déviant, faiblesses profondes dans quelques matières clés, etc) afin de « protéger » les collègues d’au-dessus qui prennent le relais et « d’épargner » aux élèves à profil classique, trois années supplémentaires d’hétérogénéité (jugée délétère).

      Enfin et malheureusement, les quelques élèves lucides arrivant en lycée pro et fatigués de voir que ce dernier apparaît comme la dernière auberge avant le précipice, démissionnent très vite pour s’inscrire dans un CFA…Signaler un abus

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    • VANDEWALLE PAULE  23 août 2015 à 9 h 44 min

      C’est en effet un gros problème vu le nombre d’enfants en difficulté dans les matières dites essentielles  » français, math, sciences  » mais il faut espérer que pour cette génération cela va bouger ! Néanmoins si des réformes efficaces sont prises dès le primaire il y aura moins d’enfants dans ce cas et le problème sera résoudra progressivement !Signaler un abus

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  2. Clochette  11 juin 2015 à 0 h 31 min

    Absolument d’accord avec l’article, et absolument pas d’accord avec Patricia Blanc… les notes sont non seulement inutiles mais nuisibles… il n’y a qu’à voir le nombre d’élèves qui n’ont qu’une question à la bouche, du collège à la fac : « c’est noté, m’dame ? »
    Les élèves préfèrent les notes car … ils n’ont rien connu d’autres, et on ne leur a pas appris à s’auto-évaluer ! Il faut avoir fréquenté une classe Freinet pour savoir le faire.
    Relisez les rapports mondiaux sur l’apprentissage, nous sommes complètement hors clous quand on connait comment fonctionne le cerveau humain…. ce qui est déterminant pour l’apprentissage (et aujourd’hui on sait l’expliquer par les sciences cognitives), c’est la motivation intrinsèque c’est à dire l’envie de savoir quelquechose, et non l’envie d’être jugé positivement.
    J’ai personnellement quitté l’enseignement car j’en avais ma claque de travailler dans un système complètement inefficace et qui ne laisse aucune place à l’initiative.Signaler un abus

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    • Faraxen  11 juin 2015 à 15 h 06 min

      « les notes sont non seulement inutiles mais nuisibles »

      Et bien dites-donc, vous n’y allez pas avec le dos de la baleine !
      On peut s’écharper jusqu’à la prochaine fin du monde sur le pour et le contre vis à vis des notes.

      Juste quelques remarques, sûrement déjà formulées ailleurs, pêle-mêle :

      – J’ignore tout de la didactique et de la pédagogie Freinet. Je constate malgré tout, de ma courte expérience, qu’une approche ludique est fortement motivante pour une bonne majorité d’élèves. L’esprit de compétition, la dynamique d’émulation qui en découle, permettent une attention et une application accrues dans les travaux écrits et les prestations orales. Ce n’est pas tant le chiffre, le nombre, la note finale reçue qui est attendue par l’élève que ce qu’elle permet de mise en perspective dans le rapport à l’autre. Se situer par rapport aux autres. Parce que l’école, au-delà de ses dimensions instructives et éducatives, c’est avant tout l’apprentissage de la vie (en société) tout court ! Retirer un instrument facilement accessible aux élèves pour s’auto-évaluer – l’instinctive comparaison du « et toi, tu as eu combien ? » – n’est peut-être pas le plus fertile…

      – l’auto-évaluation, l’accompagnement personnalisé, l’aide individualisée… n’est-ce pas le noyautage rampant d’une institution républicaine (collective, solidaire, fraternelle) par les dogmes néo-libéraux ? Ceux-là mêmes qui portent sur un piédestal l’initiative privée et l’individualisme comme modèle d’accomplissement ? Et qui vident progressivement de sa substance « l’expérience collective vécue en classe » en instillant un une somme d’apports tournés uniquement vers la progression du « je » ?

      Je regrette que vous ayez quitté l’enseignement. C’est pourtant de personnes comme vous que nous avons besoin à nos côtés. Pour rénover/innover de l’intérieur.Signaler un abus

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    • Thaïs  27 septembre 2016 à 6 h 31 min

      Désolée mais lisez les dernières études mondiales qui disent que la motivation n’est qu’un facteur et forcément le plus déterminant dans la réussite d’un élève. Comme le stipule cet article, la réussite est basée avant tout sur le sentiment de sécurité de l’élève, de l’enfant. C’est seulement dans un cadre sécurisant affectivement, matériellement, intellectuellement que pourra apprendre un enfant. Laissons les enfants être avant tout des enfants et reprenons notre place d’adulte qui décide, qui prend la responsabilité, qui définit le cadre, les limites … tout ce qui va permettre à l’enfant de se sentir en sécuritéSignaler un abus

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  3. Queral  11 juin 2015 à 23 h 31 min

    Peut-on faire remarquer que le mot « sécure » n’existe pas en français et qu’il s’agit en l’espèce d’un anglicisme déplaisant, alors que le mot « sûr » exprime, je crois, exactement la réalité que l’auteur cherche ici à désigner…Signaler un abus

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    • GOURSOLAS  9 octobre 2015 à 7 h 34 min

      Bonjour
      Oui le mot secure est un anglicisme mais il recouvre une notion particulière en psychologie de l’attachement qui n’est pas équivalente à « sure ». Il faudrait plutôt dire « bien attaché  » . Mais l’usage est d’utiliser le mot « secure ».Signaler un abus

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  4. Astra  12 juin 2015 à 0 h 04 min

    « il y avait plus de 10% d’enfants « pauvres », contre moins de 2% actuellement. »

    je ne sais pas d’où Monsieur Cyrulnick tient ses chiffres… l’UNICEF vient de publier le triste constat de 3 Millions d’enfants sous le seuil de pauvreté, 1 sur 5, 20% !!!!
    l’école souffre des mêmes maux que la société, effectivement, l’impact affectif de l’enseignant sur l’enfant est primordial, effectivement, et l’école ne peut tout férer seule. Le manque de moyens médico-sociaux pour travailler en partenariat avec les enseignants ET les familles est aussi une calamité, la grève de ce jour des services de pédopsychiatrie en Seine St Denis en est un exemple.

    La pauvreté n’est pas le seul facteur de difficulté d’accès à la culture, effectivement, mais elle n’aide pas à favoriser les apprentissages, dans un contexte de misère sociale, la préoccupation première est de manger, avoir un toit, se vêtir… pas de lire…. et avec 20% d’enfants sous le seuil de la pauvreté aujourd’hui, il y a du soucis à se faire….Signaler un abus

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    • Clopinette  12 juin 2015 à 15 h 56 min

      « Dans ma génération, seuls 3% des enfants faisaient des études supérieures, mais lorsque j’étudiais la médecine, il y avait plus de 10% d’enfants « pauvres », contre moins de 2% actuellement. ».

      M. Cyrulnick parlait du taux d’étudiants pauvres effectuant des études de médecine et non du taux d’enfants sous le seuil de pauvreté en France. Vous ne parlez tout simplement pas de la même chose, donc il est bien normal que vous n’ayez pas les mêmes chiffres 🙂Signaler un abus

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    • Mélusine  12 juin 2015 à 23 h 30 min

      Astra, je crois que vous avez mal compris la phrase; Cyrulnik dit qu’il y avait 10% d’enfants (de jeunes en fait) « pauvres » qui faisaient des études supérieures, contre seulement 2% aujourd’hui. Autrement dit, que le milieux social joue un rôle de plus en plus grand quand à l’accès aux études, ce qui était moins le cas avant, donc.Signaler un abus

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    • Alain  14 février 2016 à 21 h 35 min

      Les 10% d enfants dont parle Cyrulnik sont les étudiants de sa génération et non pas l ensemble des enfants !Signaler un abus

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  5. modifs  13 juin 2015 à 3 h 54 min

    Manque terrible de souplesse et d’adaptation : L’enseignement français est fervent de cases; la société aussi (quel est le premier, d’ailleurs?). Pas de place pour les différents : ni les « défavorisés », ni les « avancés ». Rentrer dans le moule, toujours!
    Mais regardons-nous! N’est-ce pas nos différences, nos complémentarités qui feront que nous grandirons harmonieusement? N’est-ce pas en mettant en valeur le talent artistique de l’un, le don des maths de l’autre, l’écriture libre de l’autre, le don des langues du dernier, etc, que chacun trouvera confiance en lui et en les autres?
    Il n’y a pas UNE façon de réussir.Signaler un abus

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    • Trotoune  3 octobre 2019 à 21 h 31 min

      Pas tout à fait d’accord : le fait de « se fondre dans le moule » montre les capacités d’adaptation des enfants à notre société ; il en faut qui s’adaptent, et oui ! Car un certain nombre finira salarié en entreprise et alors il faudra qu’ils s’adaptent; d’ailleurs ils seront plus ou moins « notés » (objectifs, augmentations, primes) et comparés aux autres…donc oui pour développer les talents de chacun, mais non pour enlever tout esprit de compétition et de notation; c’est une grande hypocrisie générale, faite pour rassurer les parents et les élèves en difficulté…Signaler un abus

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