Alain BentolilaA l’heure de l’école numérique, est-ce important de continuer à apprendre à écrire à la main ?

Je ne dis pas qu’il faut chasser les tablettes et les écrans de l’école : l’écriture numérique convient à certains usages. Mais l’école ne doit pas cesser d’apprendre et de pratiquer l’écriture cursive (attachée). Pour au moins trois raisons :

– L’écriture manuelle permet de laisser une trace sur une feuille de papier et, ainsi, d’inscrire les connaissances dans notre mémoire. Lorsqu’on hésite sur l’orthographe d’un mot, il suffit de l’écrire à la main et sa graphie active la mémoire orthographique. Renoncer à l’écriture manuscrite, c’est perdre un peu de notre mémoire.

– Ecrire à la main suscite une prise de conscience de la composition des mots. L’écriture manuelle inscrit dans notre mémoire la combinaison des lettres et des sons. Si l’on perd l’écriture manuscrite, c’est l’apprentissage de la lecture qui est mis à mal.

– Chaque écriture est singulière. Ce n’est pas de la nostalgie de dire cela. L’écriture manuscrite suit les élèves de classe en classe. Elle est une part de leur identité, elle permet de prendre conscience de soi et des autres.

Que pensez-vous de l’abandon probable de l’enseignement de l’écriture manuscrite dans les écoles finlandaises à la rentrée 2016 ? Ne peut-on pas maîtriser une langue sans stylo ?

Si, bien sûr ! On peut même maîtriser une langue sans écriture. Il y a eu des civilisations de traditions orales, avec des langues très développées. Mais la Finlande fait une erreur : ce n’est pas le numérique qui fait l’excellence d’un système éducatif. Cela repose sur la formation des maîtres, l’attention que chacun d’entre eux porte à chaque enfant en privilégiant une pédagogie différenciée avec du travail en petits groupes. La Corée du Sud, par exemple, est devant la Finlande dans les classements PISA et je ne pense pas que ses dirigeants imaginent une seule seconde faire renoncer à l’écriture manuscrite…

De plus en plus d’étudiants et de lycéens, prennent leurs notes avec un clavier : n’est-ce pas plus efficace ?

Cela ne me pose pas de problème, mes étudiants le font d’ailleurs, mais cela requiert une grande dextérité. Et j’insiste sur un point : si le travail sur ordinateur est plus propre et sans doute mieux organisé, les étudiants mémoriseront moins vite et moins facilement leurs notes.

Pourquoi dites-vous dans votre dernier livre Comment sommes-nous devenus si cons ? que le numérique est une « illusion éducative » ?Couverture livre

C’est une illusion éducative de penser que le numérique va régler le problème de l’échec et des inégalités scolaires. Il ne règle rien. Il peut être un outil efficace, à la disposition de professeurs bien formés, mais en aucun cas le numérique ne remplacera l’enseignant et la relation humaine en classe. C’est l’humain qui fait la pédagogie, et non pas la machine.

Michel Serres estime, lui, que le numérique est une révolution et une démocratisation des connaissances…

C’est une erreur. On en a tous fait l’expérience en effectuant une recherche sur Internet : il y a des millions de résultats. Si on ne sait pas les trier, le risque de se noyer est beaucoup plus grand que dans un livre. Ma crainte, c’est que le numérique creuse beaucoup plus les écarts, entre ceux qui savent l’utiliser et les autres. Internet exige des parents et des enseignants une grande vigilance et un apprentissage beaucoup plus pointu que ne l’exige l’écriture manuscrite.

L’écriture manuscrite disparaîtra-t-elle un jour au profit des claviers ?

En France, l’écriture manuscrite ne disparaîtra pas. Même en Finlande, il y a eu un certain emballement. Des jusqu’au-boutistes pensent qu’il faut mettre le paquet sur les écrans et laisser tomber l’apprentissage de l’écriture manuelle. J’ai quand même l’impression que l’exemple de la Suède, qui a fait marche arrière, et aussi les échecs du numérique aux Etats-Unis, ont de quoi faire réfléchir…