enseignante

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« Je me suis retrouvé devant des élèves du jour au lendemain, sans aucune préparation », explique Eric, professeur de mathématiques contractuel. Depuis décembre 2013, il exerce dans plusieurs collèges et lycées de Savoie, pour pallier le déficit d’enseignants et les arrêts de travail. Comme lui, environ 24 000 contractuels selon l’Education nationale, enseignent dans le 2nd degré public avec, en théorie, au minimum une licence. Son parcours est atypique : « jusqu’en 2012, j’étais ingénieur en électronique-informatique. Et puis je me suis retrouvé au chômage pendant un an. Les besoins dans l’éducation et mon envie, depuis plusieurs années déjà, de devenir prof m’ont décidé à sauter le pas. »

« On prépare nos cours au jour le jour »

Postuler n’a, déjà, pas été simple : « j’ai dû remplir un questionnaire sur le site du rectorat de l’académie de Grenoble, en formulant des vœux géographiques. J’ai attendu comme un idiot pendant trois mois… Jusqu’à ce que d’autres contractuels me conseillent d’appeler directement le rectorat. Quel temps perdu ! Car deux jours plus tard j’enseignais devant des lycéens en bac pro », comme professeur d’électro-technique. Au bout de quatre mois « à apprendre », Eric parvient à se recentrer sur la discipline qu’il souhaite le plus enseigner : les mathématiques. « J’ai frappé à toutes les portes des collèges et des lycées de mon secteur. Je n’ai été fixé que deux jours avant la rentrée de septembre et aujourd’hui j’enseigne à quatre niveaux différents, dans deux lycées et deux collèges », souligne-t-il, « c’est d’ailleurs l’une des principales difficultés en tant que contractuel : il n’y a aucune formation pédagogique. Trois jours dans le meilleur des cas, mais je les ai ratés. On apprend à enseigner sur le tas et on prépare nos cours au jour le jour. » Comment ? « En puisant dans nos souvenirs d’élèves, en priorisant les chapitres que l’on a aimés. Bien sûr, certains collègues nous aident au début : on m’a par exemple expliqué comment préparer une progression annuelle et il existe des ressources pédagogiques en ligne avec des sites, comme Sésamath.

Contractuel depuis 15 ans

Autre profil, mêmes galères. Ago, est lui contractuel depuis 15 ans dans l’académie de Créteil. Lui parle d’emblée de précarité. « Je suis diplômé de l’école nationale supérieure des Beaux-arts mais je n’ai pas le CAPES. Mon parcours et ma vie familiale font que je ne l’ai pas passé. Il y a peu de reçus à chaque session, c’est un investissement trop important sur le plan personnel quand on a plus de 50 ans, ce qui est mon cas », explique celui qui représente les contractuels au SE-UNSA de l’académie de Créteil. « Toujours est-il que je ne suis pas là par hasard. J’enseigne les arts appliqués au lycée et je n’ai pas l’impression de le faire moins bien qu’un professeur titulaire. » Son quotidien ? « Le même que celui d’un autre enseignant », insiste-t-il, « au détail près que je me sens sur un siège éjectable, il n’y a aucune sécurité de l’emploi ! » « Chaque année, quand j’obtiens une note favorable de ma hiérarchie, je suis soulagé. Ma crainte est de tomber sur un chef d’établissement retors. Je ne dis pas ça en l’air : j’ai déjà été obligé de changer d’académie à cause d’un proviseur qui m’avait dans le collimateur, dans un contexte de suppression de postes. Résultat : il ne m’a pas prévenu de la venue d’un inspecteur. J’étais déconcentré et, suite à un problème technique d’informatique, ça ne s’est pas bien passé. » Autre contrainte, ajoute-t-il : « En tant que contractuel, nous sommes globalement très prudents, à tout point de vue. Nous redoutons la moindre « histoire » qui pourrait se retourner contre nous et remettre en cause notre professionnalisme. »

Une « black list » de contractuels ?

Eric évoque même une « black list » au rectorat : « ce n’est pas officiel, mais ça existe ! Plus que d’autres enseignants, on n’a pas le droit à l’erreur quand on est contractuel. Il faut être apprécié du principal ou du proviseur et aussi des parents, sinon on sait très bien qu’un jour on risque de ne pas être rappelé. » Soucieux de retrouver une situation plus confortable, « j’ai commencé avec 8h de cours par semaine, soit 700 euros, aujourd’hui je suis à temps plein et je gagne 1800 euros », Eric a la ferme intention de passer le CAPES et l’agrégation en 2015. Bien qu’il insiste pour dire qu’il ne se sent pas déconsidéré par la majorité de ses collègues, il le sait, « décrocher le concours ce serait moins de stress, de précarité et ça me permettrait de revoir les bases de ma discipline ». Autrement dit d’être, tout simplement, formé à enseigner.