Programmes d’histoire-géographie : « les professeurs se sentent infantilisés ! »

Bruno Modica est président de l’association Les Clionautes, qui réunit des enseignants d’histoire-géographie. Professeur agrégé d’histoire au lycée Henri IV de Béziers, il critique l’élaboration et le contenu des programmes.

Bruno Modica

Bruno Modica

Comment est née votre association et en quoi se distingue-t-elle de l’APHG ?

Notre association s’est constituée, en avril 1998, à partir d’un regroupement de professeurs « praticiens » de l’Histoire et de géographie, majoritairement dans le second degré et toujours en activité. Nous comptons quelque 2000 abonnés à notre liste de diffusion. Ce qui nous différencie le plus de l’APHG, c’est notre apparition beaucoup plus récente et notre réflexion pionnière sur les usages du numérique, dans les apprentissages comme dans l’éducation à la citoyenneté. J’ajoute que notre conception de l’enseignement de nos disciplines est, me semble-t-il, plus ouverte et indépendante.

Le traitement réservé à l’histoire-géographie dans les programmes scolaires actuels vous satisfait-il ?

Non et pour au moins trois raisons. Premièrement, notre discipline, qui a été mise à mal dans le cadre de la création des ESPE au niveau du primaire, doit occuper une place centrale dans le processus de formation du citoyen. Nous nous inscrivons dans la droite ligne du colloque sur l’Histoire organisé en 1984 à Montpellier, c’est-à-dire de l’Histoire vue comme une discipline scientifique et de formation pédagogique.

Deuxièmement, les programmes scolaires ne sont pas satisfaisants. Ils ne sont pas établis à partir d’une concertation ouverte. Ils sont élaborés en fonction de modes qui dépendent soit de chapelles scientifiques, soit de rapports de force au sein de courants universitaires, et d’interventions politiques à finalités mémorielles. Par exemple, concernant la Grande Guerre, les présentations qui en sont faites introduisent la notion, complexe et discutée, de « brutalisation » ainsi que le génocide arménien et la bataille de Verdun. Tout cela est un peu réducteur.

Enfin, la diffusion verticale des programmes nous pose un problème : j’enseigne depuis 33 ans et je constate que l’Education nationale procède toujours de la même façon. Une fois les programmes arrêtés, leur mise en œuvre est accompagnée de documents de plus en plus injonctifs. Les professeurs se sentent infantilisés, ils ont le sentiment qu’on ne leur fait pas confiance. Résultat : beaucoup subissent cette situation et n’y croient plus. On l’a vu en 2010 dans le cadre de la loi Chatel : lorsque la discipline a été supprimée du bac S, la mobilisation a été très faible. Et nous aurions aimé voir les historiens les plus médiatiques, universitaires et autres, à nos côtés dans cette affaire.

Qu’attendez-vous du Conseil supérieur des programmes (CSP), chargé de proposer de nouveaux contenus pour le primaire et le collège ?

Tout d’abord, sa mission ne me semble pas clairement définie. Doit-on élaborer des programmes disciplinaires ou les intégrer à un ensemble, très à la mode mais remis en cause actuellement dans les pays scandinaves, où toutes les disciplines s’interpénètrent et se chevauchent ?

J’attends du CSP qu’il entende les suggestions formulées par les associations de spécialistes et qu’il donne du sens à nos enseignements. Sans vouloir revenir à ce qu’on appelle le « roman national », c’est-à-dire un enseignement qui partirait des grands hommes qui ont fondé la nation, il faut redonner du sens à l’histoire-géographie notamment par rapport aux ruptures rencontrées par les sociétés humaines et aux interactions des territoires. L’instruction morale et civique doit en outre être intégrée à l’histoire-géographie pour former des citoyens éclairés.

L’APHG estime que le volume horaire de l’histoire-géographie en série S au lycée est « indécent ». Qu’en pensez-vous ?

La question des volumes horaires, sur laquelle se crispe l’APHG, n’est pas centrale. Nous serions heureux que notre discipline occupe un volume horaire plus important, mais il faut tenir compte du principe de réalité ! On ne peut pas dire d’un côté que les élèves ont des semaines trop lourdes, qu’ils sont confrontés à une pédagogie frontale en classe, et dire en même temps qu’il faut rajouter du temps de classe. Sinon, on va créer un choc des corporatismes ! Nous préconisons d’utiliser intelligemment des gisements horaires existants : les travaux personnels encadrés (TPE) et les enseignements d’exploration en seconde, dont l’usage n’apporte pas grand-chose aux élèves, pourraient être supprimés. Nous pourrions alors partager ce temps libéré avec les autres disciplines, dans l’intérêt des élèves.

Pourquoi est-ce important d’enseigner l’histoire-géographie aujourd’hui ? Ne peut-on pas imaginer revenir à un enseignement plus large des sciences humaines et sociales comme ce fut le cas avec la réforme Haby en 1975 ?

Quand j’ai commencé à enseigner, dans la banlieue de Montpellier en 1981, nous étions censés enseigner des « sciences humaines ». Les élèves manquaient vraiment de repères. La référence disciplinaire est importante. L’histoire et la géographie doivent apparaître comme le « navire amiral » d’une réflexion étendue à d’autres champs disciplinaires tels que la sociologie, la philosophie ou encore la psychologie sociale…

S’il y a une discipline socle et structurante par excellence, c’est bien l’histoire-géographie. Inventer de nouveaux habillages ne ferait que créer du flou. Parlons plutôt de données compréhensibles, c’est ce que demandent les enseignants, les parents et les élèves.

9 commentaires sur "Programmes d’histoire-géographie : « les professeurs se sentent infantilisés ! »"

  1. Viviane Micaud  24 octobre 2014 à 14 h 20 min

    Les énormités sur la prétendue suppression de l’histoire-géo en terminale décrédibilise totalement ce syndicat. Contrairement à ce que monsieur dit les heures d’histoire-géio n’ont pas été supprimées en Terminale S, mais reportée en Première S. Ils avaient perdu uniquement une demi-heure sur la totalité de la filière soit proportionnellement moins que la plupart des autres matières. Ils étaient arrivés à mobiliser sur le mensonge de la suppression, et il on gagné le droit de proposer deux heures supplémentaire en Terminale. Les élèves qui choisissaient l’option Histoire-Géo en Terminale S avait une heure et demi en plus que avant la réforme chatel. Ceux qui ne prenait pas l’option de Terminale avait une demi-heure en moins.
    Le report de l’histoire géo de Terminale S était une erreur qui a été corrigé. Peillon leur a même redonné la demi-heure perdue dans la première mouture. L’histoire géo a été la grande gagnante en S des conséquences de la réforme Chatel.
    Par contre, leur communication pour des intérêts corporatistes illégitimes, a empêché toutes discussions sur les déséquilibres générés par la réforme Chatel sur l’enseignement des sciences en S et du vol de l’avenir de 10% des élèves qui réussissaient par la voie S avant la réforme et qui n’avaient plus de voies qui pouvaient leur convenir.Signaler un abus

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  2. prof dans un discipline scientifique  25 octobre 2014 à 22 h 55 min

    ça recommence… la pression pour du encore plus en dans la filière S. Cela devient pénible et irritant. La filière S doit gagner en heures de disciplines scientifiques, ce que n’est pas l’histoire géographie !! Si l’on supprime les TPE (et pourquoi), les heures doivent revenir aux mathx, physique chimie et SVT qui sont toutes les trois des disciplines STRUCTURANTES dans l’espace et le temps d’où la primauté de navire amiral pour ces trois disciplines !!!!!.Signaler un abus

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  3. Mondialiste  26 octobre 2014 à 7 h 54 min

    Je suis entièrement d’accord avec cette mise au point – que je contresigne des deux mains, si je puis m’exprimer ainsi…Signaler un abus

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  4. Viviane Micaud  26 octobre 2014 à 12 h 21 min

    Je suis assez mal à l’aise quand je lis cet article. En effet la suppression de l’histoire géo de Terminale S était une vision déformée de la réalité. Les 2H00 d’histoire-géo de Terminale S n’avaient nullement été supprimées, mais reportées en Première où l’horaire était passé de 2H30 à 4H00. La diminution d’une demi-heure correspondait à la diminution de la semaine des lycéens liée à la réforme. Ce report était une erreur car cela a créé des déséquilibres dans la filière S, en particulier pour l’enseignement des sciences, Peillon a eu raison de revenir en arrière. Par contre, je pense qu’il n’aurait jamais dû céder aux revendications corporatistes et redonner une demi-heure à la matière. La focalisation sur ce faux problème a empêché d’avoir une vraie discussion sur le rôle de cette filière et parler de certains choix contestables concernant l’enseignement des sciences dans ladite filière.Signaler un abus

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  5. Clionautes  28 octobre 2014 à 17 h 35 min

    Il serait bon de ne pas se tromper, ni dans les calculs, ni d’adversaire.
    Concernant le volume horaire en première et en terminale scientifique, histoire-géo éducation civique confondues, nous sommes passés de six heures à 4h30.Du fait de la réforme Châtel.
    Il faut tenir compte également du principe de réalité, à savoir que les élèves qui envisagent des filières d’excellence, comme les classes préparatoires littéraires et les instituts d’études politiques sont largement issus des séries scientifiques.
    Enfin, si l’on peut concevoir l’importance des matières scientifiques dans ces séries, il serait extrêmement dangereux de ne pas introduire la dimension d’éducation à la citoyenneté et d’ouverture au monde que l’enseignement de l’histoire de la géographie apporte.
    Enfin, Il conviendrait de lire précisément ce qui a été écrit : les Clionautes s’opposent à tout choc des corporatismes et donc la question de l’augmentation des volumes horaires n’est pas centrale pour ce qui nous concerne.Signaler un abus

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