Sophie Vanlaer-Bécué

Sophie Vanlaer-Bécué

Comment expliquez-vous la « crise » de recrutement des enseignants en lettres classiques ?

On ne peut pas véritablement parler de crise. Si l’on observe les résultats du CAPES, on constate une remontée du nombre de candidats admis, après une chute en 2011 : 170 en 2010, 77 en 2011, 75 en 2012, 61 en 2013, et 93 en 2014, ce qui constitue un signe encourageant. A Nantes, nous comptons 10 admis au CAPES en 2014, contre 8 en 2010 : les effectifs 2014 dépassent donc ceux de 2010. Le vivier est modeste en lettres classiques, mais il ne diminue pas et il a même tendance à se consolider. J’ajoute que nous avons de très bons candidats, ce qui me rend relativement optimiste pour l’avenir de la discipline.

Et s’il y a un pourcentage aussi important de postes non pourvus, c’est aussi parce que le nombre de postes offerts au concours a augmenté de manière spectaculaire : 300 en 2014, contre 170 en 2010 au plan national. En clair, il existe une difficulté de recrutement dans l’enseignement mais cela concerne toutes les disciplines. De nombreux étudiants sont inquiets de se retrouver seuls face à une classe, avec tout ce qu’ils entendent sur les difficultés du métier. Comme le recrutement est national, la mobilité géographique suscite aussi des réticences : beaucoup d’étudiants sont d’origine modeste et ils appréhendent de devoir trouver un logement, dans une région qu’ils ne connaissent pas.

Constatez-vous une baisse de niveau des étudiants en langues anciennes qui, selon le SNES, expliquerait en partie le nombre de candidats recalés au CAPES ? 

De plus en plus d’étudiants sont doubles débutants, c’est-à-dire qu’ils débutent à la fois le latin et le grec à l’université. Ce n’est pas un problème, on peut très bien commencer les langues anciennes à l’université ! La formation doit être adaptée à ce nouveau type de profil. Cela suppose un travail soutenu en Licence, avec 3h30 de latin et 3h30 de grec les deux premières années. Puis, en 3e année, les doubles débutants rejoignent les autres étudiants et ça se passe en général très bien. Pour preuve, la première fois qu’une étudiante double débutante a été candidate aux concours d’enseignement, elle a eu d’excellents résultats : elle s’est classée 5e au CAPES et l’année suivante elle a présenté et obtenu l’agrégation. Autre idée reçue : le latin ou le grec seraient réservés à une élite ou en tout cas aux milieux favorisés. Depuis quelques années, on assiste à une grande diversité sociale et c’est très bien. Il nous arrive même d’avoir des étudiants non bacheliers qui ont eu le DAEU et l’on se rend compte que les lettres classiques leur apportent de nombreuses connaissances, sans nécessiter de pré-requis importants sur le plan culturel.

La nouvelle maquette du CAPES de lettres a-t-elle eu une incidence sur les résultats du CAPES 2014 ? 

Je ne le crois pas. En revanche, le fait qu’il y ait eu plusieurs réformes en peu d’années a suscité l’inquiétude. En 2010, il y a eu les premiers masters MEF, puis en 2013, les nouveaux masters MEEF. Les étudiants ont pu se demander pourquoi tant de changements en si peu de temps. Le grand changement, c’est qu’avec le MEF on passait le concours en 2 ans, alors qu’avec le MEEF on le prépare uniquement en première année. Et puis il n’y a plus qu’un CAPES de lettres, avec désormais deux options : lettres modernes ou lettres classiques. Cela a engendré des craintes parfois infondées chez des étudiants très attachés à leur discipline. Certains ont pu penser, par exemple, que le CAPES de lettres classiques allait disparaître.

L’enseignement des lettres classiques doit-il évoluer  ? Ne souffre-t-il pas d’un déficit d’image ?

Je n’ai vraiment pas l’impression qu’il s’agit d’un enseignement désuet. L’apprentissage des langues anciennes est nécessaire car elles donnent accès aux textes. Nous avons une demande de plusieurs autres filières (lettres modernes, philosophie, histoire, histoire de l’art, sciences du langage). Les langues anciennes permettent de consolider les connaissances en terminologie grammaticale et de réfléchir au fonctionnement d’une langue. Enfin, l’enseignement accorde une large place aux sciences de l’Antiquité : la philosophie, l’histoire, l’histoire de l’art, des mentalités, le théâtre, la mythologie… Nous travaillons d’ailleurs en collaboration avec d’autres départements de l’Université. Et ces deux versants – langues et cultures de l’Antiquité – semblent susciter un véritable intérêt : à Nantes, 750 étudiants d’autres filières ont suivi au moins un cours de lettres classiques l’an dernier.