Vincent Remy : « j’ai voulu écrire un livre de consolation pour les professeurs »

Pour son livre "Un prof a changé ma vie", Vincent Remy, rédacteur en chef à Télérama, a recueilli le témoignage de 20 personnalités sur les maîtres et professeurs qui les ont marquées, de Sophia Aram à Bruno Podalydès en passant par Michel Rocard, Alain Finkielkraut, Christian Lacroix...

Vincent Remy, photo Lucien Lung

Vincent Remy (photo © Lucien Lung)

Pour votre premier livre, vous avez décidé d’illustrer le rôle déterminant des enseignants et de mentors dans la vie de 20 célébrités. L’école vous a-t-elle beaucoup apporté ?

J’ai un rapport chaotique à l’école. Je n’étais pas un cancre comme a pu l’être Daniel Pennac [qui signe la préface du livre, ndlr], mais j’étais dans un monde ailleurs. Je rêvais d’être saltimbanque et de parcourir les routes, comme le petit Rémi de Sans famille, mon livre d’enfance. L’école ne m’intéressait pas, et j’ai passé plus de temps à regarder des films qu’à étudier : le « prof » qui m’a le plus apporté est probablement François Truffaut, avec son Enfant sauvage. Mais je ne suis pas anti-école ou anti-prof, et je suis révolté par ce qu’on fait subir aux enseignants. On les accable de responsabilités, alors que ce n’est pas de leur faute si le pays va mal. Nous acceptons que 20% des jeunes sortent du système scolaire, que beaucoup soient au chômage ou dans des jobs pourris… c’est révoltant, mais c’est notre système de compétition et de sélection qui veut ça : les professeurs ne sont pas responsables. Alors j’ai voulu écrire un livre de consolation – pour les profs, mais aussi tous les maîtres, les guides, prêts à donner leur chance à des enfants.

Comment avez-vous choisi les 20 personnalités qui témoignent dans votre livre ?

Elles sont le reflet de mon monde et de mes envies d’ailleurs, par leur origine sociale (il n’y a pas vraiment d’héritier parmi eux) et géographique : Sophia Aram a des parents venus du Maroc, Aurélie Filippetti est petite-fille d’Italien, Robert Badinter fils d’un juif de l’Est… Leur histoire à tous m’intéressait. En tant que journaliste, j’aime les rencontres, et ces personnes m’ont ému, bouleversé, fasciné. Et ces 20 rencontres ont été démultipliées par tous les maîtres dont elles m’ont parlé. Souvent un professeur, mais parfois un grand-père, un maître de karaté, une violoniste… La vie peut aussi être bouleversée hors de l’école.

La plupart de vos témoins évoquent une relation privilégiée avec leur enseignant. Mais pour un élève exceptionnel « sauvé » du déterminisme social, combien d’autres n’ont pas eu la chance d’avoir un maître aussi impliqué pour eux ?

Tous les profs marquants ont du charisme, et de la considération. Ils arrivent à trouver de l’intérêt dans chacun de leurs élèves. Il y a une idée de séduction récurrente dans mon livre, qui n’a rien à voir avec l’attirance : le bon prof « séduit » chaque élève pour l’emmener vers la connaissance. Mais il n’y a pas forcément de relation privilégiée. Sophia Aram, par exemple, avait l’impression d’être « élue » par Jean Jourdan, son professeur d’EPS. Mais lui ne se souvenait pas tellement de la petite Sophia, avant qu’elle lui exprime plus tard sa gratitude dans une lettre ! Un prof passionné est capable de « porter » toute une classe et la tirer vers le haut, comme le couple d’instituteurs de François Pinault, qui parle bien de cette volonté de tirer les gens de leur condition. Je crois que la notion du « hussard de la république » existe encore.

C’est peut-être plus difficile aujourd’hui parce que les origines des élèves sont encore plus diversifiées que dans mon livre, ils viennent de tous les pays avec des parents qui parlent toutes les langues. Or, la maîtrise de la langue, c’est la condition du vivre ensemble. Vu le délabrement de la langue française partout, y compris dans les médias, il faut se donner les moyens de réussir cet apprentissage. Il est impératif d’améliorer la formation des enseignants, et il faut profiter de l’accès inégalé que nous avons aujourd’hui à des écrivains du monde entier, à une littérature contemporaine très riche qui peut nous faire comprendre des pans entiers du monde.

D’après vous, qu’est-ce qui fait un bon prof ?

Erik Arnoult [alias Erik Orsenna, ndlr], qui était mon professeur d’économie à Science po, a réussi à me passionner. C’était un prof qui simplifiait l’économie pour nous obliger à lui redonner sa complexité, qui nous montrait que c’était un instrument de pouvoir, et qu’il fallait la dominer pour ne pas vivre sous la domination. Je pense qu’un bon prof est celui qui fait entrer le monde dans la salle de classe, comme Erik Arnoult. Je crois qu’il faut ouvrir l’école sur l’extérieur, avec des filtres pour affronter le bombardement d’infos que nous subissons, pour aider les élèves à faire des choix. Un bon prof doit aussi faire comprendre que l’apprentissage dure toute la vie. Si davantage de professeurs m’avaient dit ça, j’aurais sans doute eu un rapport moins compliqué à l’école.

Vincent Remy livre Un prof a changé ma vie
Un prof a changé ma vie
, par Vincent Remy
Editions Vuibert – paru le 19 août 2014 – 216 pages


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