« Dancing in Jaffa », quand élèves israéliens et palestiniens dansent ensemble

Pierre Dulaine, danseur de salon britannique, quadruple champion du monde, a créé avec succès les Dancing Classrooms ("classes qui dansent"), pour des élèves de 8 à 14 ans en difficulté. Il lui restait un défi à relever : créer une Dancing Classroom à Jaffa, où il est né, et faire danser ensemble les enfants israéliens et palestiniens. C’est l’histoire du film "Dancing in Jaffa" (en salles le 2 avril) d'Hilla Medalia. Pierre nous le présente.

Pierre Dulaine Dancing in Jaffa

Pierre Dulaine Dancing in Jaffa

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous expliquer comment vous êtes devenu un danseur ?

Je m’appelle Pierre Dulaine, mais c’est mon nom d’artiste, mon vrai nom est Peter Heney. Mon père était irlandais protestant, et ma mère est palestinienne catholique. Mon père était dans l’armée à Jaffa aux côtés de l’armée britannique, et c’est ainsi que mes parents se sont rencontrés et mariés.

Puis, nous sommes partis en Jordanie lors de la création de l’état d’Israël en 1948, quand j’avais quatre ans. J’y ai grandi jusqu’à l’âge de 13 ans. A l’âge de 14 ans, j’ai commencé la danse de salon à Birmingham, en Angleterre. J’étais très timide à l’époque, de plus on se moquait de moi à l’école à cause de mon accent, car j’avais appris l’anglais avec des professeurs arabes et français. Mais la danse a été un véritable déclic. La danse a changé ma vie, et je pense que la raison d’être de « Dancing in Jaffa » est que je me revois moi-même, avec ma famille, quand j’étais enfant.

Pourquoi ce projet et ce film sont-ils si importants pour vous ?

Ce film est directement lié à mon histoire. Mais le programme Dancing Classrooms a démarré bien avant ce projet, il y a 20 ans à New York. Je l’ai créé en allant pour commencer dans une école pour apprendre à danser aux enfants, cela leur a plu, et j’ai voulu développer ce projet. Au départ, cela a été difficile avec le département de l’éducation de New York, car il fallait que le projet soit compatible avec les journées de classe. J’ai donc mis au point un programme comprenant 2 séances par semaine pendant 10 semaines, je l’ai créé de toutes pièces, avec un vocabulaire, un parcours pédagogique précis, et c’est aujourd’hui toujours le même programme qui est utilisé, partout dans le monde. Comme j’étais timide à leur âge, j’ai voulu aider les jeunes à New York, ville multi-ethnique, à se sentir mieux grâce à la danse. Et pour « Dancing in Jaffa », j’ai voulu faire quelque chose pour les gens qui vivent là où je suis né, et aider en particulier les Palestiniens en Israël, qui vivent une situation difficile. J’ai aussi voulu donner aux enfants de Jaffa, qu’ils soient juifs ou palestiniens, confiance et estime en eux.

Ce projet semblait a priori irréalisable. Comment avez-vous réussi malgré tout à le mener à bien ?

Je suis un super prof (rires) ! Et j’adore les enfants. J’ai rencontré Miri Sharaf Levi, une Israélienne qui est venue à New York, et elle m’a dit « je voudrais que vous fassiez une Dancing Classroom en Israël ». J’ai répondu : « d’accord, mais à condition qu’il y ait des enfants israéliens et palestiniens qui dansent ensemble ». Elle a été stupéfaite, puis nous sommes devenus des amis inséparables ! L’année suivante, en 2006, le film « Take the Lead, Dance with me », avec Antonio Banderas [film consacré à Pierre Dulaine ndlr] est sorti au cinéma, et la productrice de ce film est Diane Nabatoff, qui a produit aussi « Dancing in Jaffa ». En décembre 2010, j’ai dit à Diane, « je suis prêt, je suis bientôt à la retraite, j’aurai 70 ans en avril prochain, il faut le faire ». J’ai été trois fois en Israël pour rencontrer les enfants, les enseignants, les parents, avec l’aide de Miri. Le projet n’a pas été facile à mettre en œuvre, et en particulier avec les parents arabes, car ils ne voulaient pas que les filles dansent avec les garçons. Et pour les deux communautés bien sûr, le fait de danser avec l’ »Autre ». J’ai d’ailleurs été obligé de modifier mon programme à Jaffa et de faire trois séances par semaine pour mieux convaincre les enfants. Plusieurs fois, je me suis même dit : « j’arrête ». On ne voit pas tout dans le film, qui ne dure qu’une heure 30, mais il y a 500 heures de rushs !

Un tournant décisif, que l’on voit très bien dans le film, a été la venue de ma partenaire de danse Yvonne Marceau. La présence d’Yvonne, que les enfants avaient vu danser avec moi dans des films, et avec qui je danse aussi devant eux, a vraiment été très importante. Elle a noué un lien très fort avec les enfants, et c’est un moment clé du projet pour le faire progresser.

On le voit dans le film, votre projet se termine par un succès. Peut-on dire que vous contribuez à votre manière au processus de paix ?

Je ne sais pas, pas au sens politique du terme en tous cas. Mais je crois, ainsi que la productrice du film, Diane Nabatoff, qu’avec les enfants, nous pouvons changer le monde. Ce qui est unique dans ce programme et avec la danse de salon, est que l’on se touche – en tout respect bien entendu. Quand vous touchez quelqu’un avec respect, quelque chose de positif se passe. Et dans une danse de salon, on fonctionne ensemble, on est une équipe. C’est cela qui fait le succès du programme, et tant pis si les enfants ne maîtrisent pas parfaitement tous les pas ! C’est ce contact qui compte.

Pour travailler en classe :

Le site Zéro de conduite propose un dossier pédagogique rédigé par Catherine Magistry, professeure d’Histoire-Géographie, destiné aux enseignants d’Histoire-Géographie / Éducation civique en Collège (classe de 5ème).

 

Ce que vous décrivez est vraiment spécifique à la danse de salon. Ne devrait-elle pas être enseignée à l’école ?

Oui, mais il faudrait que cela soit admis par les instances éducatives, qui privilégient dans les programmes scolaires les matières qu’elles jugent fondamentales, maths, histoire etc. Or ces programmes ne concernent qu’une partie du cerveau. Le programme Dancing Classrooms est à la fois social et émotionnel. Quand un enfant est en cours d’histoire, il apprend des choses bien sûr, mais il ne touche pas un autre être humain. Le social et l’émotionnel sont mis de côté. Je vous donne un autre exemple : les enfants obèses. Ils sont en difficulté, en particulier en cours d’EPS. Quand ils dansent, ils sont transfigurés, ils reprennent confiance en eux. Pour moi, il faudrait développer ce programme dans toutes les écoles, dans toutes les villes, dans tous les pays !

Est-ce que le projet Dancing Classrooms se poursuit aujourd’hui à Jaffa, et continue-t-il ailleurs dans le monde ?

Oui, le projet se poursuit à Jaffa, avec trois professeurs, sous la conduite de Miri, et il s’est également développé à Tel Aviv, à Haïfa, et en Galilée ! Et le ministère de l’éducation israélien nous soutient. Aux Etats-Unis, nous sommes une organisation à but non lucratif. Nous comptons 600 artistes professeurs, et à jour ce sont plus de 400 000 enfants qui ont participé au programme, dans 31 villes différentes, dans cinq pays : en Jordanie, en Israël, aux Etats-Unis, en Suisse, au Canada, et aussi dans les Caraïbes, à Saint-John et à Saint-Thomas. Je suis très fier de toutes ces Dancing Classrooms, mais j’ai une fierté particulière pour celle de Jaffa.

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Sandra Ktourza

 

Voir la bande-annonce du film :

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