« J’ai été bouleversée, c’est rare de voir autant de pays représentés dans une même classe »

Le documentaire La Cour de Babel met en scène des enfants venus des quatre coins du monde : Libyens, Serbes, Chinois, Brésiliens ou encore Ukrainiens… Tous ont quitté leur pays d’origine pour venir étudier en France au collège de la Grange aux Belles à Paris. Durant un an, Julie Bertuccelli a suivi une classe d’accueil aux religions, à la langue et aux cultures différentes.

Julie Bertuccelli  (crédit : régis d'audeville)

Julie Bertuccelli (crédit : Régis D'audeville)

Comment l’envie vous est venue de réaliser un documentaire sur les classes d’accueil ?

C’est un peu un hasard. C’est vrai que cela faisait longtemps que la question des étrangers me tenait à cœur. Mais l’idée m’est venue quand j’étais présidente d’un jury d’un festival de film scolaire organisé par la mairie de Paris. La classe de Brigitte Cervoni (professeur de français au collège de la Grange aux Belles) y participait. J’ai trouvé ça incroyable de voir 20 enfants de tous les pays du monde avec chacun leurs accents, leurs visages… C’était comme une sorte de carte postale vivante ! De plus, les imaginer tous ensemble passer une année scolaire à travailler et à réaliser un film, m’a encore plus motivée. J’avais prévu une année de repérage dans plusieurs collèges. Mais à la rentrée scolaire lorsque je suis allée rendre visite à la nouvelle classe de Brigitte, une enseignante exceptionnelle, j’ai encore eu un coup de cœur : c’est rare de voir autant de pays représentés dans une même classe. Je souhaitais tourner le plus rapidement possible !

Toutes les scènes ont été réalisées dans l’enceinte du collège. Pourquoi n’avez-vous pas filmé les élèves dans leur vie quotidienne ?

C’était une décision de départ. Si j’allais chez eux cela pouvait devenir des portraits de chacun. Je n’avais pas envie de les stigmatiser. Mon but était vraiment de filmer le groupe : voir comment ils vivent, se comportent, discutent ensemble. Les voir séparément n’allait rien apporter de plus au film. Je souhaitais également cette unité de lieu et d’année. Enfin, quand on a monté le film, on s’est aperçu que ce n’était pas du tout un handicap que de rester dans la classe.

Durant une année scolaire vous avez suivi la classe. Les élèves n’étaient pas dérangés par la caméra ?

Je ne venais pas tous les jours : 2 ou 3 matinées par semaine. Je ne pense pas qu’ils aient été oppressés. C’est devenu une habitude, je faisais partie de la classe. J’ai été assez discrète, je n’utilise pas de projecteur. J’ai également été très présente humainement : je les accompagnais dans des sorties scolaires même si je ne filmais pas, je faisais venir des amis écrivains en espérant que ça leur soit bénéfique. Ils ont senti qu’il y avait un rapport d’égal à égal. En plus, les élèves étaient très naturels devant la caméra ! Ce n’était pas parce qu’ils m’oubliaient mais plutôt parce que j’étais considérée comme une camarade de classe.

Je pense également qu’un tournage de longue durée comme celui-là n’est pas un film sur les gens mais avec les gens. Quand je sentais qu’ils ne voulaient pas que je filme, je ne filmais pas. Je faisais partie du projet de l’année. Ce n’était pas le plaisir d’être filmé mais plutôt un plaisir humain qu’ils avaient à me voir.

Vous avez filmé des sorties, des conseils de classe… mais vous ne les avez pas gardés au montage. Comment avez-vous choisi les scènes que vous vouliez montrer au public ?

C’est un équilibre qui se fait. C’est du travail pendant des mois et des mois. Je souhaitais vraiment que les élèves soient le cœur de mon documentaire. Et dans le cas des conseils de classe, c’était un regard extérieur qui les commentait. Certes, on parlait d’eux mais ils n’étaient pas présents. Et finalement, les professeurs disaient des choses que l’on voyait suffisamment dans le film. C’était aussi le cas pour les sorties scolaires, il n’y avait rien de fabuleux à garder au montage.

Concernant la place de la prof dans le documentaire, c’était une idée intéressante de la faire apparaître petit à petit dans le film. Dans les débuts, on entend uniquement sa voix. Et peu à peu, elle devient un personnage important.

Pour travailler en classe

Zéro de conduite vous propose un site pédagogique (incluant un dossier pédagogique) autour du film La Cour de Babel. Il regroupe des activités en éducation civique pour le collège (6ème, 5ème et 4ème) ainsi que des activités pour les classes d’accueil.

Dans votre documentaire, il y a un débat intéressant sur les différentes religions pratiquées par les élèves. Pensez-vous qu’après avoir étudié dans une école laïque en France leur vision des choses a changé ?

J’ai été bouleversée de filmer cette scène. Chaque élève, lors de cette séance, devait apporter un objet qui le représente. Et finalement, on s’aperçoit que c’est souvent un objet très religieux : Youssef a apporté son coran et Naminata sa bible… En même temps, ils viennent tous d’un pays où la religion occupe une place centrale. Le débat commence par les différents avis que portent les élèves sur la religion. Dans cette scène, les enfants discutent, argumentent, débattent. Au final, la jeune Djenabou qui considère Dieu comme son « meilleur ami », commence à douter et conclut par « peut-être Dieu n’existe pas ! ». Je pense qu’il n’y a que l’école laïque qui peut apporter ce doute sur la religion. C’était un moment de grâce de voir en direct la laïcité faire son travail.

Qu’attendez-vous de ce film ?

J’aimerais que les personnes se rendent compte qu’on a énormément de leçons à apprendre des étrangers. On a tous besoin des uns des autres et c’est une richesse de les recevoir. On ne peut pas se permettre de maltraiter les différentes religions et cultures : c’est inacceptable ! Aujourd’hui, le racisme s’élève à un niveau plutôt grave en France. J’espère qu’un film comme celui-là peut simplement rappeler aux gens que les étrangers sont des êtres comme tout le monde. Avoir des a priori sur ces personnes-là est intolérable, mais c’est aussi de l’ignorance et de la peur idiote. Finalement, c’est ce regard-là qui n’aide pas l’intégration des étrangers et qui les rend agressifs. Dans cette classe, on voit que le fait de les accueillir correctement, de prendre le temps qui faut, de leur apprendre la langue aide les personnes à s’intégrer.

J’ai souhaité mettre en valeur dans mon film ce dispositif de « classes d’accueil » pour prouver que c’est un processus « génial » et qu’il ne faut pas y toucher !

 

Sortie du film prévue le 12 mars 2014.

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1 commentaire sur "« J’ai été bouleversée, c’est rare de voir autant de pays représentés dans une même classe »"

  1. Marco  17 mars 2014 à 7 h 29 min

    J’ai regardé le film  » Entre les murs  » et je ne peux pas dire que ce soit encourageant. On a beau le savoir, tant d’incivilité et de mépris pour l’enseignement qui est dispensé en pure perte est extrêmement inquiétant.Signaler un abus

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