Georges Fotinos relation école-parentsLa relation entre l’école et les parents n’est plus du tout la même aujourd’hui qu’aux premiers temps de la République. Quelles en ont été les principales évolutions ?

En 1882, les parents avaient quasiment l’interdiction d’entrer dans les écoles. Ils n’ont commencé à devenir partenaires de l’école qu’à partir de 1905, avec la création d’associations de parents dans le secondaire. Les changements ont été très progressifs ; dans les années 1930, le philosophe et professeur de lycée Alain écrit encore que « la famille instruit mal et éduque mal » !

Parallèlement, dans le primaire, les enseignants ont commencé à avoir un code de morale professionnelle et de déontologie appelé « Code Soleil« , à partir de 1923 et jusqu’en 1977 : il comportait un chapitre entier sur les rapports avec la famille. Il demandait notamment à l’instituteur de « garder avec les familles un contact indispensable », ou encore d’ »appuyer son autorité sur celle du chef de famille ».

Le partenariat se concrétise avec la création en 1975 du conseil d’école, pour institutionnaliser et régler les relations entre parents élèves et maîtres. Puis dans les années 1990, des textes de loi et des circulaires rénovent le service public pour le mettre « à disposition des usagers », avec des principes de transparence, d’évaluation et d’information. De partenaires, certains parents deviennent alors « clients » et consommateurs d’école, et la concurrence entre enseignement privé et public s’instaure.

Quelle est la prochaine étape de cette relation ?

La nouvelle phase qui devrait maintenant s’ouvrir, inscrite dans la loi de Vincent Peillon et réaffirmée dans la circulaire du 15 octobre 2013, est celle de la co-éducation. On ne cantonne plus les parents à l’extérieur, ils doivent participer au fonctionnement de l’établissement scolaire et à l’élaboration des projets éducatifs.

Cela n’est pas encore acquis. Tout partenariat doit être fondé sur une reconnaissance réciproque et bienveillante des compétences et des apports de chacun, ainsi que sur une confiance mutuelle et une égale dignité dans le dialogue. Or, selon une enquête de victimation que j’ai menée auprès de directeurs d’école et de personnels de direction en collège et lycée, les tensions avec les parents sont nombreuses et se transforment parfois en violences. 73% des personnels de direction et 56% des directeurs d’école disent avoir eu des différends avec les parents d’élèves durant l’année 2012-2013, et environ un tiers des personnels de direction et un quart des directeurs affirment avoir été menacés ou insultés au cours de l’année passée.

Le lien avec les parents d’élèves serait donc en train de se dégrader ?

Certains parents se sont vraiment coupés de l’école publique et laïque, comme on l’a vu tout récemment avec les ABCD de l’égalité et le retrait d’élèves. Les rumeurs n’auraient pas pu se développer s’il y avait eu un partenariat réel, s’il y avait eu une information régulière de la part des enseignants, si les parents savaient ce qui se passe vraiment dans les écoles. Il est absolument nécessaire de recréer ce lien. Si nous ne le faisons pas, les parents qui peuvent se le permettre vont quitter l’enseignement public pour le privé, et il n’y aura plus de mixité sociale dans les écoles. Et après, comment faire vivre ensemble des citoyens qui ont été éduqués séparément sans se connaître ? Le communautarisme va s’amplifier.

Quelque 65% des personnels de direction et 40% des directeurs d’école considèrent déjà que les délégués de parents d’élèves ne sont pas représentatifs de l’ensemble des parents de leur établissement. Il faut recréer de la mixité sociale, en incitant les parents à participer beaucoup plus au fonctionnement de l’école.

Que proposez-vous pour assainir la relation école-parents ?

Il faudrait par exemple créer un statut de délégué de parent d’élève. Certains parents ne peuvent pas s’affranchir de leurs obligations professionnelles, surtout dans les classes défavorisées. Mais s’il y avait un statut, il y aurait un dédommagement, et l’employeur serait forcé de l’accepter. Il faut faire bouger le Code du travail sur ce point. Dans ces conditions, le délégué ne serait plus un simple parent d’élève, mais le représentant des citoyens qui l’auraient élu, et il devrait aussi leur rendre des comptes.

Par ailleurs, les enseignants et les directeurs devraient être formés à la relation avec les parents. Il y a déjà eu des modules de formation initiale et continue sur ce point, en particulier à l’IUFM de Créteil : il faut les ressortir. Ensuite, il faut concrétiser, en construisant ensemble des projets. La relation école-parents doit être un axe du projet d’établissement. Il faut des espaces de dialogue avec les parents, pas seulement des lieux où les parents sont reçus et restent passifs. Il faut aussi préparer avec eux l’orientation des élèves : on peut leur confier la décision de l’orientation de leurs enfants s’il y a eu une préparation en amont, au moins deux ans avant la 3ème. Cela a déjà été expérimenté avec succès. Il faut leur ouvrir davantage l’établissement, les amener à s’impliquer davantage – et que les enseignants l’acceptent.