« Les universités se débattent avec des budgets en chute libre »

Depuis la rentrée, la grogne monte dans les universités françaises. Explications avec Marc Neveu, co-secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement supérieur (Snesup-FSU).

Marc Neveu co-secrétaire général SnesupQuels sont les motifs de mécontentement des enseignants du supérieur ?

Les universités sont confrontées à des difficultés budgétaires colossales. Nous avons mené une enquête auprès des établissements, dont les résultats ont été restitués le 12 novembre : le bilan est accablant. Les universités sont structurellement endettées et se débattent avec des budgets en chute libre. Le passage aux Responsabilités et Compétences Elargies (RCE), introduit par la loi LRU, s’est traduit par un transfert de la gestion de la masse salariale, de l’Etat aux universités. Mais ce transfert s’est fait sans prendre en compte le glissement vieillesse technicité (GVT), c’est-à-dire l’évolution de la rémunération au fil de la carrière. S’ajoutant à de nombreuses missions non prises en charge, cela conduit les universités à geler des centaines d’emplois pour maintenir les comptes à l’équilibre.

Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, avait pourtant annoncé 1000 emplois nouveaux pour la réussite en Licence à la rentrée dernière. Ce n’est pas assez ?

C’est insuffisant ! D’autant que c’est le plafond d’emplois qui a été relevé de 1000. En clair, la possibilité est donnée aux universités d’embaucher, à condition qu’elles en aient les moyens. C’est un peu comme donner les finances pour rémunérer un jardinier à une personne qui n’a plus les moyens de payer son chauffage. Une partie du budget qui aurait pu servir à créer les nouveaux postes a servi à éponger les déficits des budgets de fonctionnement. A Paris 1, le fond de roulement est à zéro, l’université n’a aucune possibilité d’investissement. A l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, en situation de quasi cessation de paiement, le président s’est même demandé s’il allait pouvoir payer les salaires des fonctionnaires. Il y est parvenu in extremis car on lui a accordé une avance remboursable.

Pourquoi êtes-vous opposé au projet de décret, présenté par le ministère aux syndicats en septembre, sur le statut des enseignants-chercheurs ?

Nous sommes principalement opposés à la « modulation de service » qui figure dans ce projet. Dans un contexte d’austérité dramatique, cette formulation ouvre la voie à des temps de services augmentés, donc potentiellement à des cours « gratuits ». Et rien ne protège réellement les enseignants chercheurs. Leur droit à la recherche ne bénéficie par exemple d’aucune garantie.

Avez-vous le sentiment, comme l’économiste Thomas Piketty, que les gouvernements successifs « abandonnent » les universités françaises ?

En tout cas, les intentions affichées par Madame Fioraso, de rendre « prioritaire » la réussite étudiante, ne se traduisent pas par des décisions budgétaires. Des ressources pourraient pourtant être trouvées : il suffirait de remettre à plat le dispositif du Crédit Impôt Recherche (CIR), inefficace et délivré sans contrôle, ni contrepartie. Le gouvernement continue, avec une obstination dogmatique, à laisser cette dépense augmenter. Résultat : on va atteindre un coût de 6 milliards d’euros en 2014, alors que nous avons évalué à un milliard d’euros l’investissement nécessaire pour donner une bouffée d’oxygène aux universités.

Comment se traduit « l’austérité budgétaire » que vous dénoncez dans les universités ?

La ministre dit que le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche est stable, sauf qu’elle oublie l’inflation et le fait que nos missions augmentent ! En réalité, nous avons perdu 120 millions d’euros. Dit autrement, Madame Fioraso a rayé de la carte l’équivalent d’une université de taille moyenne. On rogne sur les formations, l’accompagnement des étudiants. On assiste à des fusions de parcours en licence, à des réductions de volume horaire… Des parcours de master sont mutualisés en dépit du bon sens : je pense notamment à un cas où le même cours de langues est dispensé à des étudiants de niveaux différents. Certains TP voient leur nombre d’étudiants augmenter, ça peut être dangereux en chimie par exemple. Certains cours magistraux sont payés comme des TD… Et puis il y a aussi des effets directs dans les laboratoires de recherche où le temps et les moyens pérennes manquent cruellement.

Que proposez-vous pour améliorer le système universitaire français ?

Les mesures d’urgence concernent les créations de postes. Nous voulons aussi une remise à plat du CIR et bénéficier de crédits de base pérennes pour la recherche. Le métier d’enseignant chercheur est méprisé. Il doit continuer d’attirer or aujourd’hui, à bac+10, le salaire d’embauche d’un maître de conférences s’élève à 1,4 fois le Smic, contre deux fois le Smic il y a dix ans. Et puis il faut revoir les lois LRU et ESR qui vont dans le même sens : les cadres nationaux ont été gommés. Enfin, le CNESER, qui a une vue d’ensemble de l’ESR, doit être réellement renforcé et consulté.

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