Danièle Dumont

Danièle Dumont

45 Etats américains ont décidé de rendre l’écriture cursive optionnelle en 2014 pour privilégier l’écriture script et l’usage du clavier d’ordinateur à l’école. Que vous inspire cette évolution ?

Renoncer à l’écriture cursive serait une erreur ! Quand bien même l’écriture script serait préservée dans certains Etats, c’est se priver des avantages de l’écriture « en attaché ». Laquelle permet, notamment, de globaliser le geste d’écriture. Des recherches en neurosciences ont d’ailleurs montré que l’écriture cursive facilite l’accès à la lecture. Je l’ai moi-même expérimenté de manière empirique par le retour d’enseignants : les enfants qui apprennent à écrire directement en cursive, de façon structurée, sont plus rapidement autonomes et accèdent facilement à la combinatoire, c’est-à-dire qu’ils apprennent de façon implicite à associer les lettres pour lire.

Avec le développement des outils numériques et de l’usage des claviers, existe-t-il un risque que l’écriture manuscrite devienne un jour obsolète en France ?

Tant que les gouvernements successifs auront une véritable conscience politique et la volonté de former des citoyens autonomes, il n’y aura pas de risque. Et c’est tant mieux car, sur le plan sociétal, la disparition de l’écriture manuscrite représente un danger. La plupart des actes de la vie sociale nécessitent d’être signés et complétés de mentions telles que « lu et approuvé » « bon pour accord »… Ne plus enseigner l’écriture manuscrite ferait qu’une partie de la population aurait besoin d’un tiers pour valider des actes simples, comme par exemple se porter caution. On peut certes imaginer d’autres systèmes (empreintes digitales, codes …). Ce ne serait pas sans risques car rien ne dit si ces systèmes sont mis en œuvre par la personne elle-même, alors qu’un expert peut voir si l’écriture a été faite à main forcée ou par un tiers. Sans compter des désagréments divers : impossible par exemple de laisser un mot sur la table ou dans la boîte à lettres, de noter à la volée un numéro de téléphone ou une adresse quand le portable est en panne…

L’apprentissage de l’écriture script à l’école a-t-il encore un sens ?

Cela fait des années qu’on n’enseigne plus le script à l’école en France. C’est une bonne chose car avec ce type d’écriture le geste s’arrête à la fin de chaque lettre tant qu’on n’en a pas une grande maîtrise, ce qui parfois n’arrive jamais. Cela pose un problème de lenteur et de perception du mot comme un tout. A l’école, on enseigne en revanche les lettres capitales. C’est une solution d’attente lorsque l’enfant ne maîtrise pas encore l’écriture cursive. S’il sait manier son crayon et disposer les lettres correctement, il peut recopier des capitales. Mais je préconise une autre solution d’attente : la dictée à l’adulte. Ainsi, l’enfant réfléchit à ce qu’il veut dire, c’est un premier pas vers l’écrit et la communication.

L’important n’est-ce pas ce que l’on écrit plutôt que la manière dont on l’écrit ?

C’est sans doute l’argument de ceux qui écrivent mal ! Plus sérieusement, la qualité de l’écriture fait partie de la communication. Quand on apprend correctement à écrire, que l’on sait manier son crayon et que l’on maîtrise les contingences spatiales (dimension et proportion des lettres, tenue de la ligne…) la question ne se pose pas : dès que l’enfant écrit, il réfléchit à ce qu’il écrit et non à la trajectoire du crayon sur le papier, et il écrit bien.

Que pensez-vous des deux nouveaux modèles d’écriture présentés par le ministère de l’éducation nationale, en juin 2013, dans un document d’accompagnement destinés aux enseignants du 1er degré ?

Ils démontrent une méconnaissance de la réalité de l’apprentissage de l’écriture manuscrite. Personnellement, je n’en tiendrais pas compte. A mon avis, fondé entre autres sur la base d’observations de plusieurs centaines d’écritures d’enfants par des équipes de chercheurs, une bonne police de caractère, au début de l’apprentissage, doit être impersonnelle. Il ne s’agit pas tant de donner un modèle que d’enseigner le processus créateur des formes de l’écriture. A partir de ce modèle, rond et immobile, l’enfant apportera des aménagements, des déformations qui lui seront propres tout en respectant le code. Je pense qu’il faut respecter les différences de chacun, l’écriture ne doit pas être mécanique et figée.