« Comment j’ai détesté les maths » : les maths, objet de toutes les passions

"Comment j'ai détesté les maths" est un film (en salles le 27 novembre) donnant la parole aussi bien aux cancres en maths qu'aux plus grands mathématiciens -y compris traders. Olivier Peyon, le réalisateur, nous explique le sens de son projet.

Olivier Peyon et Cédric Villani

Olivier Peyon et Cédric Villani

Comment est née l’idée de faire ce film et pourquoi un tel titre ?

L’idée du film est venue d’une discussion avec un ami professeur au Collège de France, qui un jour m’a dit : « Si on enseignait l’esprit de liberté des maths, tous les élèves deviendraient des rebelles ». Jusqu’à ce moment-là, les maths étaient pour moi une matière de sélection au lycée, quelque chose de rigide. Je n’avais pas d’aversion particulière pour elles, mais pas d’amour non plus. Le « Je » de « Comment j’ai détesté les maths » est en fait un « Je » général, dans lequel beaucoup de personnes se reconnaissent. C’est ce que j’ai montré au tout début du film en donnant la parole à des jeunes ayant la phobie des maths, les détestant vraiment.

Cependant, la phrase de mon ami professeur m’a fait réfléchir, et donné envie de rencontrer des mathématiciens, pour essayer de comprendre ce qu’était cet esprit mathématique. Au départ, je n’avais pas l’idée d’en faire un film. Puis j’ai réalisé que les maths étaient omniprésentes dans notre vie, et que si on voulait parler de notre monde depuis quarante ans, il fallait parler des maths. J’ai donc poursuivi mon travail d’entretiens et de recherche, tout en filmant durant quatre ans en tout. Une date a été importante pour moi : le Congrès international des mathématiciens de 2010, à Hyderabad, en Inde. Je voulais absolument y être. Ce fut en plus –mais je ne le savais pas en y allant- le moment où Cédric Villani, que j’avais déjà rencontré auparavant- a reçu sa médaille Fields. Le film contient ainsi des images exclusives, jamais diffusées avant. Après le Congrès, le tournage a continué deux ans – et l’on revoit d’ailleurs Cédric à plusieurs reprises dans le film.

Votre film passe un long moment dans un lieu totalement insolite, isolé dans la nature et empli de gros gâteaux : l’institut d’Oberwolfach

Les mathématiciens voyagent beaucoup pour se rencontrer les uns, les autres, ils ont besoin de discuter et de confronter en permanence leur travail pour rechercher la vérité. Ils forment une véritable communauté. Contrairement par exemple aux scientifiques qui travaillent en laboratoire, ils ne peuvent pas tester concrètement le fruit de leur recherche, ils ne peuvent que confronter leurs raisonnements. Les lieux où ils se rencontrent tels Oberwolfach, où effectivement ils discutent et se retrouvent à l’heure du thé –une véritable institution chez les mathématiciens !- en savourant de délicieux gâteaux, au-delà du folklore, jouent un rôle absolument essentiel.

Vous avez rencontré durant ces quatre années de tournage nombre de mathématiciens. Comment avez-vous choisi ceux qui sont les personnages phares de votre film, Cédric Villani, Jean-Pierre Bourguignon, Jim Simmons, François Sauvageot… ?

C’est un film de cinéma. Contrairement à un film de reportage, il fallait que ces personnages soient la forme et le fond. Ils devaient être experts dans leur domaine : Cédric Villani médaille Fields, véritable incarnation du mathématicien, Jean-Pierre Bourguignon, ayant de hautes fonctions à l’EHES, et en ayant eu auparavant au CNRS, notamment au Comité d’éthique, expert sur les questions sociétales, Jim Simmons, milliardaire américain ayant inventé les grands modèles de la finance… mais en plus, avec un charisme qui faisait que j’avais envie de les filmer. Jim Simons par exemple, qui fume beaucoup, avec sa voix à l’américaine, me fait penser à Humphrey Bogart. François Sauvageot, de par sa liberté, est un professeur exceptionnel, il a un rapport à la pédagogie qui me fait envie. A l’inverse, j’ai coupé au montage d’autres personnalités qui n’avaient pas cette dimension forte.

Une image de la communauté mathématique, et de ses personnalités marquantes, se dessine clairement dans votre film. Elle est cependant multiple, et au tout début de votre film, vous n’oubliez pas de donner la parole aux jeunes cancres en maths. Finalement, quel message sur les maths souhaiteriez-vous faire passer ?

Au départ pour l’idée de faire ce film, il y a eu cette discussion avec mon ami au Collège de France. Puis, le point de départ du film en lui-même, ce sont tous ces jeunes qui disent « Je déteste les maths ». Or, c’est la seule matière où l’on se vante d’être nul ! J’ai pu le constater aussi sur les réseaux sociaux des jeunes, où c’est très répandu, et où, à l’inverse, lire « J’aime les maths » est très rare ! Le point de départ, c’était donc d’essayer de comprendre pourquoi autant de personnes détestent les maths. Ce film enfin est d’ailleurs un outil pédagogique, pour comprendre ce que les mathématiciens font.

Puis, à côté de cet aspect, en travaillant sur le sujet, je me suis rendu compte à quel point les maths avaient transformé notre monde, avaient transformé notre société, et également comment certains se servaient de la parole scientifique et mathématique pour asseoir n’importe quel discours. Je me suis rendu compte que dire « Je déteste les maths » et abandonner les maths à d’autres, ça pouvait être dangereux. Avoir des notions de probabilité et de statistiques, savoir décrypter un sondage, sont aujourd’hui des outils indispensables. Le message du film, c’est de dire : « faites attention, ayez quelques notions mathématiques », car finalement, c’est un exercice de démocratie. « Ne croyez aucune autorité, vérifiez par vous-même » dit à la fin du film le directeur de l’institut d’Oberwolfach. Le film est un appel à la responsabilité : celle de tout citoyen, mais aussi celle des mathématiciens, par exemple quand ils font des maths financières et que les modèles qu’ils créent sont utilisés par d’autres à mauvais escient, comme les banques lors de la crise des subprimes. Les mathématiciens sont les premiers à en être conscients et à prévenir : les chiffres en eux-mêmes ne veulent rien dire, ce sont les modèles qui sont derrière qui importent.

 

Sandra Ktourza

 

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1 commentaire sur "« Comment j’ai détesté les maths » : les maths, objet de toutes les passions"

  1. mathématicienne  29 novembre 2013 à 1 h 18 min

    Je réagis à cette phrase « A l’inverse, j’ai coupé au montage d’autres personnalités qui n’avaient pas cette dimension forte. »
    Le réalisateur a surtout coupé les femmes au montage. Il a donné sa vision (tronquée, romantique, fausse) de maths faites par des individus, hommes géniaux sortis de nulle part, mais pas une vision plus collaborative, en prise avec le réel, avec des femmes (Ingrid Daubechies, pas digne d’être gardée au montage, Nalini Anantharaman, aux multiples prix), ou des gens plus modestes (Wendelin Werner, médaille Fields pourtant), ou des initiatives comme les « mathématiques de la planète terre », ou bien « mathématiques, l’explosion continue », ou bien l’oeuvre de l’association Animath… bref, ce que sont les maths en France aujourd’hui, une communauté active, collaborative, en prise avec le réel, et pas un club jetset romantique en chaussettes sous la pluie…Signaler un abus

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