Jean-Loup Salzmann président CPU

Jean-Loup Salzmann, président de l

Suite au vote de la loi « ESR » cet été, quels en ont été les premiers effets concrets dès la rentrée 2013 ?

Le premier effet était inattendu : nous avons vu augmenter dès cette année le nombre de bacheliers professionnels dans les STS, et de bacheliers technologiques dans les IUT. Alors que la loi n’était pas encore entrée en vigueur, beaucoup d’acteurs ont anticipé sa mise en application(1).

Un autre effet notable est que les établissements du supérieur se sont mis au travail sur la rédaction des statuts des communautés d’universités et d’établissements (regroupements d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche créés par la loi ESR, ndlr), et à réfléchir en interne sur les conséquences de cette mesure.

La CPU a voté récemment une motion demandant la sécurisation des masses salariales des universités – avez-vous le sentiment que l’Etat français « lâche » ses universités ?

L’Etat ne lâche pas les universités, mais le budget de l’Etat est dans la situation que tout le monde connaît et nous en subissons les conséquences. Nous expliquons sans relâche à nos interlocuteurs qu’il faut investir dans l’enseignement supérieur et la recherche. Comme le disent les présidents d’université européens, « il faut investir malgré la crise et contre la crise » !

Le budget 2014 est actuellement discuté par les parlementaires, quelle somme faudrait-il selon vous réinvestir dans l’enseignement supérieur ?

Nous travaillons beaucoup avec les députés et les sénateurs, et nous espérons que le projet de loi de finances sera amendé positivement pour avoir les moyens de répondre à nos missions de service public. Nous espérons obtenir ce que le précédent gouvernement avait promis sans le donner, c’est-à-dire un milliard d’euros de plus par an pendant cinq ans. Cela permettrait d’accroître le rayonnement de nos universités, et de passer à 50% d’une classe d’âge au niveau licence.

La France est systématiquement mal classée dans les classements internationaux, comme le classement de Shanghai. Pour vous, s’agit-il d’une question de moyens ?

Le classement de Shanghai est un peu le Guide du Routard des étudiants chinois, il n’a pas beaucoup d’intérêt. Si une université voulait y figurer en bonne place, elle recruterait tous les nobélisables – mais ce n’est pas comme cela que nous faisons de la recherche dans notre pays.

Les classements les plus importants pour nous sont informels et basés par exemple sur les journaux dans lesquels les chercheurs publient, les universités avec lesquelles nous travaillons, les enseignants que nous recrutons… Ce qui nous intéresse, c’est de faire de la très bonne recherche, qui soit reconnue par les pairs, et former de plus en plus de jeunes qui s’insèrent au mieux dans la vie économique de ce pays.

On reproche parfois à l’enseignement universitaire d’être trop théorique… Que pensez-vous des rapprochements université-entreprise ?

C’est vraiment du passé, cela n’a plus rien à voir avec l’université d’aujourd’hui qui donne des savoirs théoriques mais aussi pratiques. En effet, nous nous rapprochons de plus en plus des entreprises, pour beaucoup de raisons : ce sont elles qui recrutent nos jeunes, certains de leurs cadres font cours chez nous et transmettent la culture d’entreprise… Dans la recherche aussi, nous travaillons très bien ensemble et il s’agit vraiment d’un renforcement réciproque.

Pour réduire le taux d’échec à l’université, vous êtes réticent à l’idée d’une sélection à l’entrée et privilégiez une « orientation prescriptive ». Quelles contraintes avez-vous à l’esprit ?

Le simple fait que la ministre Geneviève Fioraso ait imposé des contraintes pour donner des places « de droit » aux bacs pro en BTS a augmenté leurs effectifs de 5% dans cette filière ! Il faut poursuivre dans cette voie : les structures qui sont le plus à même d’accueillir des bacs professionnels ou technologiques doivent être suffisamment ouvertes et ne pas opérer de contre-sélection. Elles ne doivent pas privilégier les bacs généraux, qui s’en sortiront toujours à l’université, alors qu’un bachelier professionnel n’a que 5% de chances de s’en sortir.

Outre des quotas pour les filières courtes, envisagez-vous d’autres mesures qui permettraient de diminuer le taux de décrochage dans les filières universitaires ?

A l’université, les étudiants des humanités doivent avoir les mêmes chances que les autres. Par exemple, en filière de médecine, un étudiant titulaire d’un bac L a très peu de chances de passer en deuxième année avec le concours actuel. Nous proposons donc que l’entrée en deuxième année de médecine puisse se faire au niveau licence, en mettant sur un pied d’égalité les licences de « sciences dures » et de biologie, et les SHS, afin d’assurer la diversité des publics dans cette filière.

Vous réjouissez-vous de l’intégration progressive des classes préparatoires dans les universités, ou craignez-vous un mélange des genres ?

Dans mon université (Paris-XIII), nous avons déjà trois classes prépa : deux de sciences et une « khâgne ». C’est pour moi une bonne chose, à la fois pour les classes préparatoires et pour les universités, donc pour les étudiants.

Dans une récente tribune, Laurent Carraro, directeur général de l’Ecole nationale supérieure d’arts et métiers, vous reproche de dénigrer les grandes écoles sans les connaître. Que leur reprochez-vous ?

Je ne dénigre pas les grandes écoles, et je les connais bien : une partie importante des membres de la CPU sont des grandes écoles. Je dis juste que nous devons nous rapprocher, et faire en sorte que chacun retire un bénéfice de nos différences.

Vous enviez notamment aux grandes écoles leurs réseaux d’anciens. Comment renforcer les liens des étudiants avec leur ancien établissement ?

C’est très compliqué. Il faut combiner plusieurs dispositifs, en utilisant les nouveaux outils de l’Internet 2.0, en renforçant les liens physiques entre anciens élèves, en organisant des rencontres avec de grands anciens… Le problème de l’université, c’est sa taille : l’identification marche davantage avec de petites unités, comme la composante ou le diplôme, qu’avec l’université elle-même. C’est là-dessus que nous devons travailler.

Quelle est votre vision de l’université de demain ?

Faisons un rêve : que la France adopte les standards internationaux, que l’université regroupe dans des campus de premier plan les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche, que le titre de docteur soit respecté en France comme outre-Rhin ou outre-Manche, que nous ayons les moyens de nos ambitions (et elles sont hautes), qu’enfin notre pays admire ses enseignants et ses chercheurs, défende la recherche et l’innovation, car c’est là que se trouve la clé du succès du progrès économique et social et de notre qualité de vie collective.