Ecole et diversité des cultures : « multiculturalisme n’est pas synonyme de communautarisme »

Le dernier numéro de la Revue internationale d'éducation du CIEP aborde la question de la diversité culturelle des élèves. Son coordonnateur, le professeur d'université suisse Abdeljalil Akkari, nous en présente les enjeux.

Abdeljalil Akkari école diversité cultures« L’école est souvent un sanctuaire : ce qui s’y passe est un peu différent de ce qui se passe dans la société », a rappelé jeudi dernier Abdeljalil Akkari, professeur à l’université de Genève et spécialiste du multiculturalisme, lors de la présentation du nouveau numéro de la Revue internationale de Sèvres du CIEP, consacré à « L’école et la diversité des cultures« . « Mais la façon dont la société traite les gens se reflète quand même dans la façon dont l’école les traite », poursuit-il.

Le traitement de la diversité culturelle interroge l’avenir de la société

Il y a autant de façon de traiter la diversité culturelle des élèves qu’il y a de pays. Les articles de ce numéro sont plutôt centrés sur les pays dits du Nord ou industrialisés : France, Québec, Suisse, Norvège… où cette question rejoint souvent celles de l’intégration ou de l’assimilation, et de l’identité nationale. « Qui sommes-nous ? Que voulons-nous faire des prochaines générations ? Voulons-nous que tout le monde soit intégré rapidement sur la base de valeurs républicaines comme l’égalité ? » Tels sont quelques-uns des enjeux du multiculturalisme dans le système éducatif.

Par exemple, la Norvège, pays riche, assez centré sur la religion et confrontée à une immigration plus en plus forte se pose la question de son avenir à travers celle « des élèves d’origine étrangère, dont la culture est différente ou en tout cas perçue comme telle ». Certains pays optent pour le compromis, comme la Malaisie qui abrite une population chinoise forte : « les Malaisiens de souche ont plus de droits que les autres mais les immigrés chinois ont le droit de conserver leurs écoles, et de n’enseigner qu’aux Chinois dans leur langue maternelle, alors que la Malaisie a sa propre langue officielle. »

Les langues de l’immigration rarement prises en compte dans l’enseignement

Le cas de la Malaisie reste une exception, alors que la plupart des pays ont une langue officielle d’instruction. En France par exemple, on se méfie encore beaucoup des langues « d’origine étrangère » : « Il y a beaucoup plus de programmes pour l’enseignement des langues régionales que pour les langues de l’immigration, c’est paradoxal ! » observe Abdeljalil Akkari.

Dans d’autres pays comme le Brésil, le problème n’est pas tant au niveau de la culture des immigrants que celle des populations indigènes. « Là, cela rejoint des questions d’autonomie, de territorialisation, avec des populations qui veulent obtenir des droits culturels mais aussi des terres. »

Des adversaires du multiculturalisme à gauche comme à droite

Cliquez sur l'image pour consulter le sommaire du numéro 63 de la Revue internationale d'éducation de Sèvres.

Les partis conservateurs au pouvoir, comme en Espagne, reviennent souvent sur la valorisation culturelle à l’école. « Mais les adversaires du multiculturalisme se recrutent sur les deux bords de l’échiquier politique », nuance Abdeljalil Akkari. « Les conservateurs à droite, et les partisans d’une certaine unité nationale à gauche, qui craignent que le pays se retrouve divisé à force de se focaliser sur les différences. »

De fait, la prise en compte de la diversité culturelle des élèves est souvent confondue avec le communautarisme, « surtout dans les pays non anglo-saxons. Pourtant, aux Etats-Unis par exemple, le multiculturalisme est ancré depuis 50 ans dans le mouvement pour les droits civiques. » Par exemple, « Martin Luther King a demandé l’égalité des droits pour les noirs, pas leur isolement. »

L’Autre perçu comme une menace

De toutes les dimensions de l’identité culturelle, la question la plus complexe demeure celle de la religion. « Que faire quand un élève témoin de Jéhovah demande à ce que les anniversaires ne soient pas fêtés à l’école, car cela heurte sa foi ? Que faire quand un élève quitte la salle lors de la projection d’un documentaire en cours d’éducation sexuelle, accusant l’enseignant de projeter un film pornographique ? »

Sur le terrain, l’attitude des professeurs est très variable. Un tiers des enseignants genevois interrogés ces derniers temps par le chercheur « ne veulent même pas entendre parler du religieux à l’école. Un autre tiers dit qu’on ne peut pas considérer que les croyances de l’élèves ne franchissent pas le portail de l’école, qu’un bon pédagogue doit en tenir compte. Un autre tiers navigue un peu à vue. »

La charte de la laïcité « intéressante »

L’attitude des enseignants a beaucoup évolué en une quinzaine d’années, confrontés à des problèmes croissants autour de la religion, d’une immigration souvent mal maîtrisée, de la violence… « Avant 1998, je pense que les enseignants voyaient l’autre comme potentiellement semblable à lui. Actuellement, un certain nombre d’enseignants voient l’autre comme une menace, » estime Abdeljalil Akkari.

Il dénonce des « accommodements déraisonnables » de la part des pouvoirs publics dans plusieurs pays, en particulier sur le sujet de la religion : « Si on enseigne l’égalité homme-femme à l’école, la théorie de l’évolution… on ne devrait pas faire de concession« , juge-t-il. Cette question est peu traitée par les décideurs, qui optent souvent pour un modèle « multiculturaliste mou », par recherche du consensus social. Par exemple, la situation de la France, où l’Etat finance « 22% de l’enseignement catholique ».

Pour autant, le professeur d’université pense que la charte de la laïcité mise en place par Vincent Peillon est « quelque chose d’intéressant, qui montre un peu les lignes à ne pas franchir et corrige la perception de la France à l’étranger, souvent vue comme l’ennemi de la religion, alors qu’elle est tout à fait tolérée (dans l’espace privé). Après, encore faut-il faire passer ça dans l’attitude des élèves… » Il doute que cela suffise à aplanir les tensions.

L’évaluation des apprentissages prioritaire

La culture des élèves à l’école, notamment dans ses aspects ethniques, linguistiques et religieux mériterait ainsi plus d’attention, mais elle n’est pas à l’ordre du jour des agendas politiques : « La question de la mesure (qualité des apprentissages, études Pisa, tests standardisés nationaux…) est la priorité de tous les pays étudiés dans ce numéro », constate Abdeljalil Akkari.

Le prochain numéro de la revue de Sèvre, qui paraîtra courant décembre, traitera des nouveaux espaces scolaires.

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