Harcèlement à l’école : « il n’y a parfois aucun signe révélateur »

Amandine Stelletta, co-réalisatrice du documentaire "Harcèlement à l'école" prochainement diffusé sur France 5, fait le point sur cette source de souffrance pour plus d'un élève sur dix.

Amandine Stelletta réalisatriceCombien d’élèves sont victimes de harcèlement en France ?

Les chiffres sont très variables, car on ne voit que le haut de l’iceberg. Il s’agirait de 10,4 à 11% des élèves selon le ministère de l’Education nationale, tandis que d’autres études avancent de 7 à 12%. Mais comment prendre en compte tous ceux qui n’en parlent pas ? Connaître la réalité des chiffres aujourd’hui n’est pas possible, c’est pourquoi la politique adoptée actuellement est de dire à tous les élèves : vous n’êtes pas seuls, il faut en parler.

Le harcèlement a-t-il toujours un motif précis, ou peut-il frapper un élève sans raison ?

Eric Debarbieux l’explique bien dans notre documentaire : la source du harcèlement est toujours une différence, quelle qu’elle soit (par exemple physique, comme d’être petit ou gros, familiale, comme d’avoir des parents homosexuels, etc.). Il y a deux autres facteurs principaux à l’origine de la situation de harcèlement : l’enfant victime est fragile, et va mal vivre les attaques au lieu de les ignorer; et une relation triangulaire va s’installer entre le harceleur, le harcelé, et les autres élèves, qui vont adopter une attitude d’observateurs, voire d’accompagnateurs. Il n’y a pas de harcèlement sans spectateurs : c’est une façon pour le harceleur de se construire une réputation.

Quels sont les types de harcèlement les plus répandus ? Le harceleur est-il plus souvent seul, ou à la tête d’un groupe ?

Il y a toujours un leader, mais il n’y a pas de règles : cela peut être un individu, ou dix… ou personne ! Un enfant isolé, rejeté par les autres est aussi un enfant harcelé. C’est malheureusement la forme la plus répandue. Il y a aussi les violences verbales, physiques, et depuis quelques années l’émergence d’un nouveau type : le cyber-harcèlement.

Ce phénomène est né du développement des réseaux sociaux et de la généralisation des téléphones portables. Les élèves victimes trouvaient auparavant un espace de sécurité dans leur foyer, quand ils rentraient de l’école. Maintenant, ils sont harcelés 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, via Internet ou des SMS. Les cyber-harceleurs ne sont pas toujours les mêmes que ceux qui harcèlent à l’école, ce qui démultiplie la souffrance. Et comme cela se passe hors de l’école, l’établissement considère souvent que ce n’est pas son problème : il y a un gros travail de sensibilisation à faire à ce niveau, car le cyber-harcèlement est la prolongation de ce qui se passe au sein de l’école et nécessite une action collective.

A partir quel âge le harcèlement peut-il se produire, et quelles conséquences cela a-t-il sur les victimes ?

Des études ont montré que cela peut débuter dès la maternelle, dès les premiers stades de vie en communauté et de socialisation. Les conséquences vont du décrochage et de l’absentéisme (y compris chez les bons élèves), à la perte de l’estime de soi, la dépression à long terme et parfois, la tentative de suicide. C’est en fonction de la fragilité du jeune, mais il est certain que cela biaise la construction de l’individu, car le harcèlement se passe le plus souvent à la période critique de l’adolescence avec un pic au collège. Sans forcément aller jusqu’au suicide ou à la dépression grave, les adultes anciens harcelés vont avoir du mal à trouver leur place au milieu des gens de leur âge et à développer un rapport normal aux autres. Il n’est pas évident pour eux de se positionner professionnellement, ou dans leurs relations amoureuses.

Que peuvent faire les enseignants, à quels signaux doivent-ils faire attention ?

Ce que l’enseignant doit garder à l’esprit, c’est qu’il peut justement ne pas y avoir de signes révélateurs. Un enfant harcelé peut très bien ne rien extérioser, rester souriant à l’école comme à la maison… jusqu’au jour où il va péter un plomb, ou faire une tentative de suicide. Mais il y a aussi des enfants qui vont raser les murs car ils souhaiteraient ne plus exister, ou au contraire d’autres qui vont devenir très turbulents et déranger leurs camarades, alimentant leur propre harcèlement dans un cercle vicieux.

Quelles sont les solutions pour que l’élève sorte de cette situation ?

Malheureusement, tout un mécanisme se met en place pour que la victime ne puisse pas s’en sortir seule. Ceux qui peuvent intervenir pour régler le problème sont d’une part les adultes (parents, personnels éducatifs et enseignants, institutions médicales ou juridiques, intervenants associatifs…), et d’autre part les élèves témoins, qui peuvent arrêter d’être de simples observateurs et défendre la victime, ou dénoncer la situation aux adultes. Il faut que les élèves développent plus de solidarité et d’empathie, car les victimes sont dans un tel état de souffrance et de fragilité qu’elles sont incapables d’agir.

De courts passages inédits de votre documentaire ont commencé à être diffusés sur le site francetv éducation, ont-ils vocation à être utilisés en classe ?

Cinq extraits sont déjà en ligne, et il y en aura 14 en tout jusqu’à la diffusion du documentaire sur France 5, le 29 octobre. Dans ces extraits inédits, des spécialistes donnent par exemple leur avis personnel sur le harcèlement et sur les actions à mener. Ils parlent notamment du déni. Il y a aussi des témoignages de victimes et de parents de victimes, très complémentaires de ceux qu’on trouve dans le film. Les enseignants et les parents peuvent les utiliser comme outils de prévention.


Le documentaire « Harcèlement à l’école » sera diffusé le 29 octobre 2013 sur France 5.
Réalisé par Amandine Stelletta et Nicolas Bourgouin. Production Illégitime Défense. Durée : 52 minutes.

2 commentaires sur "Harcèlement à l’école : « il n’y a parfois aucun signe révélateur »"

  1. noma  21 janvier 2014 à 11 h 43 min

    Puisse qu’il n’y a pas de signes révélateurs dans le harcèlement, pourquoi tant d’enseignants se voilent la face, comment pouvoir travailler, nous les associations de parents d’élèves bénévoles dans la prévention. Les établissements préfèrent protéger leur réputation plutôt que l’enfant harcelé qui ne montre aucun signe, donc il ne peut pas y avoir de la solidarité entre élèves dans une situation subtile.Signaler un abus

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  2. PM  3 octobre 2015 à 1 h 14 min

    Merci de parler aussi de la souffrance qu’est le rejet, car oui, c’est bien une forme de « violence » psychologique, plus insidieuse, pour moi ça a été une bombe à retardement. J’ai été harcelée au collège, 4 ans de rasage de murs. J’ai vécu un mélange de tout cela : moqueries régulières (mais assez sporadiques, bien qu’allant en augmentant les deux dernières années), humiliations (faire avouer quelque chose, chewing gum dans les cheveux, empêchée de passer pendant une récré, rejetée physiquement de la salle, balle dans la tête, huée et j’en passe…) mais ce qui était quotidien pour moi, c’était l’isolement, le rejet des autres, les regards dégoutés vers moi, et toutes ces choses que l’on ne remarque même pas. Et ça, pour une gamine de 14 ou 15 ans, de se voir seule debout au milieu des groupes assis, d’entendre des camarades qu’on aime bien se disputer pour ne pas nous avoir dans leur groupe… c’était terrible. Mais pour tout le monde, ma solitude était choisie.
    Chez moi, aucun signe extérieur : je souriais, je ne me sentais pas déprimée. Je souffrais quand on me disait ou faisait quelque chose, quand j’étais rejetée… mais je passais à autre chose. Je vivais dans mon monde. C’était vital je crois de le nier. Et puis, petit à petit, et sans que je m’en rende compte, au gré de problèmes familiaux, ma fragilité a pris le dessus : déprime, début de mutilations, dépendance à la musique, larmes, autodépréciation, maladie stimulée, malaises… en 3e, et seulement en 3e (début en 6e), les profs ont commencé à voir quelque chose. « Tu n’as pas beaucoup d’affinités avec tes camarades… comment ça va ? » . Je ne disais rien. Une fois j’ai pété les plombs en sport, j’ai quitté le gymnase en courant quand il a fallu choisir mon groupe pour me réfugier dans une salle, j’ai hurlé sur la professeure qui n’y pouvait rien que j’en avais marre de « m’en prendre plein la gueule depuis 4 ans » et passé le reste de l’heure à craquer. J’ai repété les plombs en permanence et cette fois, c’était « je n’ai rien à voir avec eux ! » Tout ça a fini en dépression au lycée, parce que je voyais que ça allait recommencer, et j’ai pas supporté. Tout ça pour un harcèlement « modéré ». Car oui, je pouvais traverser la cour sans avoir de moqueries (mais je m’en prenais en récré, bien sur..). Oui, ce n’était pas tous les jours. Mais le rejet, c’est lui qui a failli me tuer. Aujourd’hui, j’ai toutes les conséquences que vous décrivez, et de l’agoraphobie. Mais je me reconstruis.
    Dans mon cas, les professeurs ont été attentifs. C’est moi qui n’ai pas voulu le voir. Le harcelé ne se reconnait pas toujours dans cette définition, tout occupé qu’il est à lutter, ou victime de manière insidieuse… il ne veut pas toujours se fier aux adultes, surtout quand on lui reproche justement d’être un fayot… c’est pour ça, les professeurs doivent être attentifs, et les enfants doivent retrouver confiance en leurs protecteurs potentiels. Les enfants, parlez en. Ce sont les harceleurs qui devraient avoir honte.Signaler un abus

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