« Comme je détestais l’école, j’ai une grande empathie pour les élèves qui s’ennuient »

Françoise Grard détestait l'école en tant qu'élève, elle est aujourd'hui professeure agrégée de littérature en lycée. Dans son dernier livre illustré, "La vie secrète des profs", elle rappelle que derrière le prof se cache un être humain, avec ses joies et ses doutes.

La vie secrète des profs couverture livrePourquoi avez-vous décidé d’écrire La vie secrète des profs(1), un abécédaire démystifiant le quotidien des enseignants ?

L’Education nationale est une portion considérable de la fonction publique, et pourtant l’enseignement est une profession très méconnue. On pense souvent, par exemple, que les professeurs sont les « planqués » de la société. Alors qu’ils sont aux premières loges des problèmes sociaux et économiques, à travers ce facteur humain qu’est la jeunesse… C’est un métier sur lequel pèse beaucoup de solitude. Le professeur est seul devant 35 élèves, et tout le monde compte sur lui : les parents, l’administration, la nation aussi !

Je n’ai pas tenté dans ce livre d’affirmer des convictions, mais d’apporter mon témoignage très modeste et très subjectif, une somme d’expérience qui a trente ans. Je ne voulais pas non plus m’exprimer d’un point de vue théorique, de peur que le propos se perde. Il faut se mettre au niveau du quotidien et du réel. Et la forme de l’abécédaire permet d’explorer des thèmes sérieux depuis des directions inattendues.

Vous vous adressez en priorité aux élèves. Quels souvenirs gardez-vous de votre scolarité ?

J’ai toujours détesté l’école en tant qu’élève, et cette horreur est encore présente aujourd’hui pour son aspect institutionnel. Comme je me souviens à quel point je détestais l’école, j’ai une grande empathie pour les élèves qui s’y ennuient aujourd’hui. Je suis plus compréhensive, et je n’ai pas la tentation comme d’autres collègues de décréter que « ces élèves, ils ne savent décidément rien ! ».

Avez-vous le sentiment que les aspirations et les incertitudes des élèves sont davantage prises en compte aujourd’hui ?

Le système n’a presque pas évolué, j’enseigne à peu près comme on m’a enseigné à moi. Le quotidien des élèves scolarisés n’a pas beaucoup évolué alors qu’on sait que leurs vies ont BEAUCOUP changé ! En conséquence, leur vies ne s’organisent pas autour de l’école, qui n’est plus aujourd’hui un lieu de travail mais un lieu de vie sociale : elle est détournée de sa fonction. Il y a un énorme problème d’adaptation, et quelque chose de périmé dans les relations de l’enseignant et de l’élève.

Pour vous, l’école est donc en crise…

L’école est aujourd’hui victime de sa générosité. Le principe démocratique de l’école française est bien sûr généreux et défendable, mais il y a cinquante ans, les élèves qui accédaient au lycée avaient fait l’objet d’une sélection, et en passant par différents filtres ils étaient toujours légitimés dans le niveau auquel ils accédaient. Aujourd’hui une grande proportion d’élèves accède au lycée. Sur le principe, c’est très bien. Le problème est que les élèves ont l’impression d’être sur une autoroute sans péage, et ils la dévalent sans aucun enthousiasme, ils prennent tout cela pour acquis.

Beaucoup d’enfants ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils sont frappés par un pessimisme tragique, à part quelques privilégiés qui ont les cartes pour sortir du lot. Pour le reste, il n’y a que la perspective de la crise et du chômage, et en renfort négatif, une génération parents extrêmement anxieux qui abreuvent leurs enfants de punitions et de discours alarmistes… La joie d’apprendre, on n’en parle plus !

Comment, alors, redonner du sens à l’école ?

C’est un problème qui devrait parler à tout le monde : nous sommes tous des élèves ou anciens élèves, des parents ou futurs parents, ou des enseignants. L’école est le dénominateur commun de notre société. Il n’y a peut-être pas de solution définitive à la crise qu’elle traverse, mais des voies à explorer davantage. Il faut absolument défendre le caractère démocratique de l’école et garder la même qualité d’enseignement (car la force du système français est de pouvoir assurer un enseignement de qualité partout). Mais en même temps, je commence à me dire qu’on ne peut pas continuer sans introduction de matières technologiques précoces, sans davantage d’association des élèves à l’enseignement… L’élève d’aujourd’hui est purement cérébral, alors que l’école serait sans doute plus réjouissante s’il y avait place pour toutes compétences, si nous donnions aux élèves l’occasion d’exploiter l’intelligence de la main !

La réforme des rythmes scolaires est au coeur des débats en ce moment, pensez-vous que l’organisation de la journée de classe est aussi à blâmer ?

Au lycée, on se rend bien compte que notre tâche est réalisable le matin, mais très problématique l’après-midi. Je pense que la révision du temps scolaire devrait porter sur l’ensemble du système éducatif.

Mais on devrait aussi prendre en compte la pénibilité des cours : que ce soit pour les enseignants ou les élèves, c’est une institution qui met le corps à mal. Pensez aux enseignants qui enchaînent quatre heures de cours non stop, toujours à marcher, à mobiliser une énorme énergie car les derniers rangs n’ont rien à faire de ce qui se dit… Ils sont absolument éreintés à la fin de la journée ! Le corps des élèves aussi est malmené. Comment peut-on demander à des enfants de quinze ans de rester assis sept heures par jour ? Et d’exiger d’eux une attention permanente ? Il reste beaucoup à faire à ce sujet.

1 commentaire sur "« Comme je détestais l’école, j’ai une grande empathie pour les élèves qui s’ennuient »"

  1. Il Rève  26 septembre 2013 à 7 h 08 min

    L’école détournée de sa fonction. Comme Françoise Grard a raison. Et les enseignants qui enseignent dans cette école rencontrent les plus grandes difficultés. C’est la contradiction évoquée par l’auteure du livre « La vie secrète des profs ». Contradiction entre le lieu de travail et d’études organisé par les profs et le lieu de vie structuré par les politiques scolaires. A l’école le savoir et sa transmission, construction, doivent être les plus forts et devenir les moments des désirs individuels de la vie collective. Construire collectivement les connaissances afin de pouvoir vivre ensemble en bonne intelligence.Signaler un abus

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