Lycéens résistants : « nous avons terminé le bac, et à 15h45 nous étions arrêtés par la milice »

Dans les années 40, Pierre Figuet, alors élève au lycée Lalande de Bourg-en-Bresse, a été membre du réseau de résistants de son établissement. Arrêté par la milice le jour du baccalauréat, il revient pour Vousnousils sur son parcours.

pierre figuet

Pierre Figuet (à gauche)

Vous avez créé une association, « Résistance Lycée Lalande ». Comment perpétue-t-elle aujourd’hui la mémoire des lycéens résistants ?

Notre association « Résistance-Lycée Lalande » s’essouffle lentement : les survivants les plus jeunes ont 87 ans, ils ne disposent pas tous de leur mobilité, et leur activité est réduite. Mais depuis deux ans, elle s’est enrichie de nouveaux membres : pour l’essentiel des enseignants du lycée. Cette année, nous avons pu assumer trois interventions de deux ou même trois heures dans des classes de 1ère, qui ont été bien perçues.

Notre site Internet reçoit toujours de nouveaux visiteurs, et nous avons confié à Alain Fabbiani, un cinéaste de Bourg, la réalisation d’un film avec les derniers résistants.

Vous êtes entré très jeune dans la Résistance, pendant votre scolarité au lycée Lalande. Qu’est-ce qui a motivé votre engagement ?

Ma conscience politique a commencé à s’éveiller avec la guerre d’Espagne puis les accords de Munich, elle est devenue brutalement très vive à la débâcle, puis au constat de la servilité du gouvernement de Vichy, lorsque la perspective d’une longue servitude s’est imposée en octobre 1940. La révé­la­tion en novembre 1940 de l’existence d’une force fran­çaise encore libre par un ami a fait naître un espoir que je croyais impos­sible. J’ai été inté­gré en 1942 avec la sixaine (1) dont j’étais chef, dans le réseau FUJ du lycée. Il avait pris un essor impor­tant, alimenté par l’arrivée au lycée en octobre 1941 des élèves–maîtres, suite à la sup­pres­sion des « écoles nor­males d’instituteurs » par Pétain.

Le proviseur du lycée était pétainiste. Quelles formes prenait la propagande dans votre lycée ?

La propagande vichyste se manifestait au lycée par des cérémonies (lever des couleurs), les discours du proviseur, les attitudes de quelques enseignants…

‘Un an… Une vie’, le livre-témoignage de Pierre Figuet

Pour perpétuer le souvenir des lycéens résistants de Lalande, Pierre Figuet a consigné son histoire dans l’ouvrage « Un an… Une vie », édité par la Société des écrivains.

Quelles actions de résistance meniez-vous au sein du lycée et que s’est-il passé lorsque des soupçons ont commencé à se porter sur vous ?

Les actions des résistants à l’intérieur du lycée étaient les troubles des cérémonies (murmures, cris et bruits divers), les inscriptions à la craie sur les tableaux ou les murs, le retournement des photos de Pétain, des chants intempestifs (vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine…), différentes manifestations (jets de pierres sur des Allemands…), la distribution des tracts et journaux clandestins, l’adhésion à des réseaux (et en particulier pour moi le réseau FUJ), le maniement d’armes à l’extérieur du lycée…

Mais les résistants avaient également des activités hors du lycée, dans leurs villes ou villages d’origine : participation à des actes de sabotage, ou parachutages.

En 1943-44, ma classe de « Math Elem » (Terminale C) comptait huit résistants sur quinze élèves. Le danger s’est manifesté avec les premières arrestations, d’abord lointaines, puis plus proches. J’ai personnellement perçu le danger imminent le 5 juin 1944 pendant les épreuves du bac, lorsqu’un camarade envoyé par mon chef de trentaine est venu m’informer de l’arrestation de Roger Guettet, deux heures plus tôt, suite à un affrontement avec la milice. Mais il était 13h30, et il ne restait plus qu’une seule épreuve du bac en cours. J’ai réuni ma sixaine, et nous avons pris le risque de terminer l’épreuve. Nous avons eu tort : à 15h45 nous étions arrêtés par la milice.

Que s’est-il passé ensuite ?

Après notre arrestation, les miliciens nous ont conduits à leur QG. Les « interrogatoires » ont commencé vers 22 h. Deux hommes me tenaient les bras retournés dans le dos, et deux autres me frappaient sur commande c’est-à-dire après chacune de mes réponses. A la fin, on a écarté un rideau, et j’ai vu sur une civière mon camarade, blessé le matin même en combat, qui a été contraint de dire que j’étais résistant. Je garde aujourd’hui encore les marques douloureuses des coups que j’ai reçus au cours de ces journées, notamment à coups de matraque et de câble électrique. Finalement, les miliciens ont décidé de nous livrer aux Allemands pour nous conduire dans un camp de travail. Heureusement, les Soviétiques ont déclenché en janvier leur offensive d’hiver, et je me suis évadé à leur rencontre le 25 janvier.

Qu’avez-vous fait après la Libération ?

Très profondément déstabilisé, j’étais en contradiction permanente avec toutes les institutions ou même les valeurs morales affichées. J’ai cependant repris mes études et intégré une école d’ingénieurs, mais j’ai progressivement refusé tout travail, qui avait pris pour moi, quelle qu’en soit la nature, la signification d’une allégeance à un système pervers et humiliant. Je voulais rester LIBRE. Cette attitude était suicidaire. Elle me conduisait à la délinquance. Mais l’impact de cette situation sur mes parents (seule « valeur » restée stable) m’a dissuadé de poursuivre dans cette voix. J’ai finalement rencontré une fille (elle devait devenir ma femme) qui m’a incité à reprendre mes études, et j’ai intégré une autre école d’ingénieurs.

Mais je suis resté très sceptique sur la notion de travail tel qu’il est conçu dans nos sociétés, et surtout extrêmement attaché à ma liberté sous ses différentes formes. Ce qui ne m’a heureusement pas empêché de m’engager avec une grande intensité encore poursuivie à ce jour, et de fonder une famille heureuse.

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