Etudiants © Gennadiy Poznyakov - Fotolia.com

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Pedro Cordoba, ancien élève de l’ENS, maître de conférences honoraire à Paris-Sorbonne, membre du comité de rédaction de la revue « Critique », est également vice-président de l’association « Reconstruire l’école« . Il publie sur son Blog du Monde deux grandes tribunes sur l’avenir des Espé.

Dans la première, intitulée « L’imbroglio des Éspé (1), chronique d’un désastre annoncé », publiée le 20 mai, il revient sur la place du concours enseignant en M1, soit en première année de master. « Si l’on s’inscrit en master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) au sortir de la licence, on a toutes les chances d’échouer au concours et de se trouver coincé dans un master professionnel d’enseignement ne permettant pas d’enseigner », affirme-t-il, s’appuyant sur les chiffres de réussite au concours, où l’on compte près de 55% de redoublants.

« Si au contraire on s’inscrit d’abord en master disciplinaire, toutes les portes sont ouvertes y compris celles des concours d’enseignement » poursuit-il. Et bien entendu, le fait de se présenter au concours avec un master disciplinaire en poche donne un champ de connaissances et une aisance considérables par rapport à ceux qui n’auront suivi qu’une année de M1 MEEF. Ils auront face à eux de redoutables concurrents, qui risquent de décrocher toutes les places au concours.

Alors « le choix ne fait pas un pli. Les étudiants de licence comprendront très vite qu’il ne faut surtout pas faire un MEEF et les Espé accueilleront de moins en moins d’étudiants et de plus en plus nuls. »

L’Espé « ne va former que des collés non-recyclables »

Pedro Cordoba se montre catégorique : l’Espé « ne va former que des collés non-recyclables et les vrais professeurs de demain sont ceux qui refuseront de s’inscrire en MEEF », (sauf obligatoirement en M2 pour effectuer leur stage).

« Ne seront donc ‘professionnalisés’ selon le projet des Espé que des étudiants, qui dans leur très grande majorité, n’enseigneront jamais. Quant aux autres, ceux qui exerceront effectivement le métier d’enseignant, ils échapperont à toute cette fantasmagorie ».

En conclusion de cette première chronique, il ne va pas par quatre chemins : « les Espé vont déboucher sur un désastre sans précédent ».

Dans sa seconde chronique, intitulée « L’imbroglio des Espé (2) : le choix de la canaillerie », publiée le 1er juillet, soit peu après l’adoption de la loi de refondation de l’école, il tire la sonnette d’alarme : « Aujourd’hui, avec la réforme des concours, le remplacement des épreuves disciplinaires par des épreuves de didactique, la disparition des IUFM et leur substitution par les Espé, la mainmise des didacticiens sur la formation des maîtres est enfin totale ».

Choisir d’être enseignant ?

Un point de vue peut-être un peu excessif, mais qui a le mérite de poser une problématique de fond : les étudiants tentés par l’enseignement ne choisiront-ils pas plutôt en effet la sécurité d’un master disciplinaire ?

L’actualité rappelle par ailleurs que les Espé sont loin de faire l’unanimité :  une motion vient d’être votée par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales et étudiantes lors du Conseil natio­nal de l’enseignement supé­rieur et de la recherche (Cneser), dénon­çant « une pré­ci­pi­ta­tion confuse et ten­due » dans la mise en place des Espé.

On peut lire dans la motion que « la communauté universitaire » est mécontente et inquiète, et redoute que cette « réforme de la formation des enseignants menée au pas de charge » »plonge les étudiants dans un dédale difficile, les éloignant un peu plus de l’enseignement, de la recherche ».

Au problème du choix du master MEEF posé par Pedro Cordoba s’ajoute donc un problème encore plus important : les étudiants choisiront-ils encore, tout simplement, dans les années à venir et dans un tel contexte, d’être enseignants ?