Maquette CAPES Lettres : « très peu de candidats choisiront l’option lettres classiques »

Robert Delord est professeur formateur de lettres classiques, créateur du site Latineloquere dédié au latin. Il a lancé une pétition pour sauvegarder l’enseignement des langues anciennes en France. Entretien.

Robert Delord

Robert Delord

Pourquoi dites-vous que la nouvelle maquette du CAPES de lettres représente « un danger » pour l’enseignement des langues anciennes ?

Lorsque la maquette est parue au Journal Officiel, j’ai été très surpris de ne pas retrouver le contenu annoncé par l’Inspection générale de l’Education nationale (IGEN), pourtant désireuse de mettre sur un pied d’égalité les lettres modernes et classiques. Il n’y a plus qu’un seul CAPES de lettres, avec deux options : lettres modernes et lettres classiques. Nous nous y attendions depuis plusieurs années. La difficulté se situe au niveau des options pour l’oral d’admission. Tandis que les candidats option « lettres modernes » pourront choisir entre quatre matières(1), le candidat option « lettres classiques » devra opter pour l’analyse d’une situation professionnelle dans sa discipline des Langues et Cultures de l’Antiquité.

En clair, les candidats en lettres classiques valident leurs connaissances disciplinaires à la fois à l’écrit et à l’oral mais n’ont pas la possibilité de valoriser d’autres compétences, pourtant indispensables au métier d’enseignant de lettres. Ce nouveau concours les enferme dans leur discipline, alors qu’un professeur de lettres classiques est avant tout professeur de lettres. Le nouveau Capes ne traite pas les candidats de façon équitable, ce qui est grave pour un concours de la fonction publique. Le recrutement d’enseignants en langues anciennes étant déjà déficitaire, avec cette nouvelle maquette rétrograde, on peut être sûr que très peu de candidats choisiront l’option lettres classiques.

Des professeurs compétents en langues anciennes continueront pourtant à être recrutés…

Oui, mais en nombre insuffisant par rapport aux besoins devant les élèves, ce qui donnera un argument de plus aux chefs d’établissement pour demander au rectorat la transformation du poste de lettres classiques en lettres modernes. La manœuvre est très habile car le CAPES de lettres classiques existe toujours. Mais dans les faits l’attrait pour l’option lettres modernes sera plus grand. Tout a été fait pour que ce changement ne fasse pas de bruit : la maquette a été dévoilée en plein milieu des vacances de printemps et juste avant le rush de la fin d’année. Il est par ailleurs facile de s’attaquer aux lettres classiques dans la mesure où notre capacité d’action reste limitée.

Qu’espérez-vous de la pétition que vous avez lancée pour sauvegarder l’enseignement du latin et du grec ?

L’objectif est d’alerter les enseignants de lettres classiques et le grand public : tous les gens qui ont fait du latin ou du grec au cours de leur scolarité et qui en ont tiré profit. Contrairement à certaines idées reçues, les langues anciennes ne sont pas élitistes, elles sont une ouverture culturelle supplémentaire pour tous. Les langues anciennes tirent tous les élèves vers le haut.

N’est-ce pas le rôle de l’Education nationale d’adapter la formation à la situation actuelle et à la désaffection progressive des élèves latinistes et hellénistes, selon les données du ministère ?

Visiblement, le bourrage de crâne fonctionne ! Ces données ne correspondent pas à la réalité. Entre 500 000 et 550 000 élèves font du latin et/ou du grec en France. Le latin est même la 2e langue la plus enseignée au collège après l’anglais. Il faut avoir à l’esprit que les 4000 élèves environ que nous perdons chaque année ne traduisent pas une désaffection. Entre la concurrence entre les options au collège et la réforme du lycée, beaucoup d’élèves n’ont plus eu la possibilité de prendre le latin ou le grec en option. Localement, tout est fait pour dissuader les élèves parce que tel ou tel chef d’établissement préfère faire autre chose de sa DHG (dotation horaire globale), alors qu’il y a une dynamique et une réelle volonté des élèves de découvrir les langues anciennes !

Comment moderniser l’enseignement du latin et du grec dans le secondaire ?

L’enseignement des langues anciennes a déjà beaucoup évolué ces vingt dernières années. Une nouvelle génération de professeurs est arrivée, avec de nouvelles pratiques pédagogiques. Et l’Inspection Générale a fait un gros travail dans ce sens en créant non seulement un Colloque Langues Anciennes – Mondes modernes , mais aussi un Prix Jacqueline de Romilly récompensant les projets innovants en langues anciennes. Beaucoup d’enseignants de langues anciennes sont à la pointe de l’utilisation des TICE. Le professeur de langues anciennes a un rôle à jouer dans la perspective de l’épreuve d’histoire des arts en fin de 3e. Le latin permet aussi de mieux comprendre les autres langues, sachant que 380 millions d’Européens parlent une langue issue du latin. L’enseignement des langues anciennes a beaucoup plus évolué ces dernières années que certaines matières du tronc commun, pour une raison simple : les professeurs de latin et de grec, en combat perpétuel pour défendre leurs disciplines, ont été obligés de s’adapter et de réfléchir à leurs pratiques pour continuer à enseigner de façon vivante et moderne.

Note(s) :
  • (1) Les quatre épreuves d'admission au choix pour l'option lettres modernes : Latin pour lettres modernes, Littérature et langue françaises, Français langue étrangère et français langue seconde, Théâtre ou cinéma. L'option lettres classiques n'en a qu'une : Langues et cultures de l'Antiquité. (source : Journal Officiel du 27 avril 2013)

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2 commentaires sur "Maquette CAPES Lettres : « très peu de candidats choisiront l’option lettres classiques »"

  1. Babacar Diop Chercheur en Sc de L' Education  26 juillet 2013 à 15 h 29 min

    Je suis très peiné de voir ces deux langes anciennes reléguées au second plan. Et pourtant ce sont des langues de culture au même titre que l’Arabe classique. Elles permettent de mieux pénétrer le droit, la médecine, la littérature. Les décideurs politiques doivent réhabiliter ces langues classiques ne serait-ce que pour rehausser le niveau des apprenants en culture générale. Au Sénégal, ces langues sont presque tombées en désuétude.Signaler un abus

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  2. JBMUNYA  12 janvier 2014 à 16 h 38 min

    C’est très préoccupant de remarquer que l’enseignement du grec ancien et du latin soit à peine considéré alors que tout le monde s’alarme ou semble être outré par la dégradation de l’enseignement en France par rapport au monde et , surtout aux autres pays de l’OCDESignaler un abus

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